Heure de Tunis :
Light
Dark

Pharmacies en Tunisie : 300 officines en difficulté, la Cnam pointée du doigt 

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Nadya Jennene

    Le modèle économique des pharmacies d’officine tunisiennes est-il en train d’atteindre ses limites ? Pour Aymen Khelifi, secrétaire général adjoint du Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie, la situation est devenue difficilement soutenable. En cause, notamment, les retards de règlement de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), qui fragilisent la trésorerie des pharmacies et compromettent leur capacité à assurer leurs missions.

    « La relation avec la Cnam est devenue un lourd fardeau pour les pharmacies », a-t-il alerté mercredi 28 octobre 2026 lors d’une intervention sur Express FM. Le responsable syndical a décrit une chaîne de paiement sous tension, dont les conséquences dépassent largement les seules difficultés de gestion des officines.

    Le mécanisme est simple : lorsqu’une pharmacie ne perçoit pas les sommes qui lui sont dues par la Cnam, elle dispose de moins de liquidités pour régler ses fournisseurs. Elle risque alors de ne plus pouvoir renouveler ses stocks de médicaments, tout en devant continuer à honorer ses obligations fiscales et sociales.

    Certaines officines sont ainsi contraintes d’alterner les périodes de paiement et les périodes d’impayés, une situation qui finit par compromettre leurs relations commerciales avec les grossistes-répartiteurs.

    Le risque est celui d’un engrenage : faute de règlement, les fournisseurs peuvent réduire ou suspendre leurs livraisons, privant les pharmacies de la capacité de renouveler leurs stocks. À terme, les patients pourraient eux-mêmes subir les conséquences de ces difficultés financières, dans un contexte où la disponibilité de certains médicaments constitue déjà un sujet de préoccupation.

    Sur les quelque 2.500 pharmacies d’officine que compte le pays, près de 300 rencontreraient actuellement des difficultés pour régler leurs fournisseurs, selon les chiffres avancés par le responsable syndical. Ces difficultés concernent notamment des officines qui ne parviennent plus à assurer régulièrement leurs paiements.

    Le secteur est loin de constituer un ensemble homogène. Derrière les pharmacies les plus importantes, les petites structures, réparties dans les différentes régions du pays, disposent de marges de manœuvre financières plus limitées. Une trésorerie insuffisante peut rapidement les placer dans une situation délicate, alors même qu’elles doivent maintenir leur activité et garantir l’accès aux traitements.

    Pour Aymen Khelifi, certaines officines pourraient aller jusqu’à la cessation d’activité si la situation perdure. Il ne s’agit plus, à ses yeux, d’un simple problème de gestion, mais d’une fragilisation du modèle économique de la pharmacie, directement liée aux conditions de financement de la couverture sanitaire.

    Le responsable syndical a insisté sur une distinction souvent négligée dans le débat public : la pharmacie est à la fois un acteur de santé et une petite entreprise qui doit pouvoir financer son fonctionnement. Elle ne peut durablement avancer les sommes nécessaires à la dispensation des médicaments sans disposer, en contrepartie, de recettes encaissées dans des délais compatibles avec ses charges.

    Cette réalité contredit l’idée, répandue selon lui, qu’une pharmacie serait nécessairement une activité très rentable, à l’abri de la faillite. Il a rappelé que les prix des médicaments sont réglementés par les autorités compétentes et que les tarifs sont identiques sur l’ensemble du territoire. Les pharmaciens ne disposent donc pas d’une liberté générale leur permettant d’augmenter les prix pour compenser les retards de paiement.

    Revenant sur la dégradation des relations avec la Cnam, il a noté que la question des délais de règlement constituait le cœur du différend avec l’institution. Aymen Khelifi a évoqué des retards pouvant atteindre 90 à 100 jours, une durée qu’il estime incompatible avec les contraintes de fonctionnement des officines.

    « Aucune entreprise économique ne peut continuer à fonctionner dans ces conditions », a-t-il souligné appelant les différentes parties à se réunir pour rechercher une nouvelle formule de financement de la couverture sanitaire.

    Les conséquences de ces retards sont d’autant plus sensibles que les pharmacies doivent faire face à des dépenses régulières, indépendamment du rythme des remboursements. Elles doivent financer leurs achats de médicaments, payer leurs salariés, s’acquitter de leurs charges fiscales et sociales et assurer la continuité de leur activité.

    Cette pression sur la trésorerie intervient également dans un environnement économique où les modalités de règlement entre entreprises ont évolué. Le responsable syndical a noté que les difficultés liées aux retards de paiement de la Cnam se répercutaient sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et aggravaient les contraintes financières des officines.

    L’augmentation des dépenses de santé et l’élargissement éventuel des prestations prises en charge ne peuvent, selon lui, être envisagés indépendamment des ressources nécessaires à leur financement. Améliorer la couverture des assurés constitue un objectif légitime, mais encore faut-il que les mécanismes de remboursement permettent aux professionnels de santé de suivre le rythme des dépenses engagées.

    Sans financement adapté, les mesures destinées à améliorer l’accès aux soins risquent ainsi de fragiliser les acteurs chargés de les mettre en œuvre.

    Les petites pharmacies implantées dans les régions intérieures et les zones rurales figurent parmi les structures les plus exposées. Leur équilibre économique est souvent plus fragile et leur activité étroitement liée aux besoins des populations locales, notamment des agriculteurs et des petits éleveurs.

    Aymen Khelifi a particulièrement attiré l’attention sur les difficultés rencontrées par ces officines dans la distribution des médicaments vétérinaires rappelant que la législation prévoit un circuit de distribution encadré, destiné à garantir la traçabilité des produits et à protéger la santé publique.

    Ce dispositif repose notamment sur la Pharmacie centrale, les grossistes-répartiteurs et les pharmacies, selon un circuit réglementé. Pour les médicaments vétérinaires, le cadre juridique prévoit également des dispositions spécifiques concernant les produits que les vétérinaires peuvent détenir pour répondre aux situations d’urgence.

    Or, selon le responsable syndical, la liste réglementaire qui doit préciser les médicaments concernés et les quantités autorisées n’a toujours pas été publiée. Cette absence d’application complète du dispositif aurait contribué à brouiller les règles de distribution et à favoriser le développement de circuits échappant au cadre initialement prévu.

    Les pharmacies rurales, qui assurent une partie de l’approvisionnement des éleveurs et des petits agriculteurs, risquent ainsi de perdre une activité importante, sans que les conséquences de cette situation aient été suffisamment prises en compte.

    Au-delà des intérêts économiques de la profession, le syndicaliste a mis en avant un enjeu sanitaire : la distribution des médicaments vétérinaires doit permettre de contrôler leur provenance, leur conservation et leur utilisation. Un circuit insuffisamment encadré complique également le suivi des produits en cas de problème.

    Au terme de son intervention, Aymen Khelifi a réitéré que les pharmacies ne pourraient continuer à fonctionner selon les modalités actuelles de règlement par la Cnam. À défaut d’un rééquilibrage, les difficultés de trésorerie pourraient continuer à se propager des caisses d’assurance maladie aux fournisseurs, puis aux pharmacies et, potentiellement, aux patients.

    N.J

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *