Le féminicide de Jebel Jelloud, qui a coûté la vie à une mère de trois enfants, dont un nourrisson de quarante jours, continue de susciter l’indignation. Mais au-delà de l’horreur du crime, c’est désormais la manière dont certaines plateformes médiatiques ont choisi de le couvrir qui soulève des interrogations. Entre interviews menées dans l’immédiat après-dr drame auprès de proches en état de choc et diffusion d’images particulièrement sensibles, la frontière entre information et exploitation de la souffrance semble, une nouvelle fois, avoir été franchie.
Dans une publication sur Facebook, lundi 2 novembre 2026, Jihene Elouati, membre du bureau exécutif du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), a vivement dénoncé les pratiques observées dans la couverture médiatique du meurtre de la jeune femme, identifiée sous le prénom de « Mayssam ».
Pour la responsable syndicale, certaines séquences diffusées à la suite du drame n’ont tout simplement rien à voir avec le travail journalistique. Elle y voit une manifestation flagrante de la dérive vers un « média populiste », qui se nourrit des tragédies humaines pour engranger des interactions et susciter l’émotion.
La douleur des proches transformée en spectacle
Jihene Elouati pointe notamment du doigt le recours de certaines plateformes à des entretiens menés auprès de la mère de la victime, alors que celle-ci se trouvait dans un état de détresse psychologique manifeste. Des interventions qu’elle qualifie de prématurées et de provocatrices, dans un moment où la douleur et le bouleversement de la famille auraient dû primer sur toute considération médiatique.
Autre pratique dénoncée : la circulation de photographies et de séquences vidéo montrant des détails de la scène du crime, sans recours aux dispositifs élémentaires de floutage ni prise en compte de la protection de la vie privée.
Pour la membre du bureau exécutif du SNJT, ces pratiques constituent un manquement aux chartes déontologiques qui encadrent la profession, notamment au principe fondamental de « ne pas nuire ».
Elle dénonce ainsi une forme de marchandisation de la victime et de ses proches, réduits à de simples chiffres et à des contenus destinés à alimenter les algorithmes des plateformes numériques.
Informer sans ajouter de violence à la violence
La réaction de Jihene Elouati remet sur la table une question essentielle : jusqu’où peut-on aller au nom du droit à l’information ?
Le féminicide est, à juste titre, un sujet d’intérêt public. Il mérite d’être documenté, contextualisé et traité avec toute la rigueur nécessaire. Les violences conjugales, les menaces préalables, les défaillances éventuelles des mécanismes de protection et la multiplication des féminicides sont autant de questions qui appellent une couverture journalistique approfondie.
Mais informer ne signifie pas tout montrer, tout filmer ou solliciter à chaud des personnes qui viennent de perdre un proche dans des circonstances aussi atroces. La détresse d’une mère endeuillée n’est pas une séquence à produire pour les réseaux sociaux. Les images d’un crime ne sont pas davantage un raccourci vers l’information.
La recherche du clic et de l’audience ne saurait dispenser les médias de leurs obligations déontologiques. Encore moins lorsque la victime est une femme tuée dans un contexte de violences conjugales et que ses enfants et ses proches doivent désormais apprendre à vivre avec cette tragédie.
Le traitement médiatique d’un féminicide devrait contribuer à comprendre le crime, à alerter sur les violences faites aux femmes et à interroger les mécanismes censés les protéger. Certainement pas à prolonger l’exposition de celles et ceux qui en subissent déjà les conséquences.

R.B.H










