La médaille d’or remportée par Rami Rahmouni aux Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar, mardi 3 novembre 2026, continue de susciter des réactions en Tunisie. Si la performance du jeune nageur de 17 ans a été saluée, sa victoire sous les couleurs de l’Arabie saoudite, qui l’a récemment naturalisé, laisse un goût particulièrement amer à une partie du milieu sportif tunisien.
C’est notamment le cas de Faten Ghattas, ancienne nageuse tunisienne et professeur-chercheur à l’Institut supérieur du sport et de l’éducation physique de Ksar Saïd. Dans un texte publié mercredi 4 novembre 2026, elle exprime une profonde déception face à ce qu’elle considère comme un symbole douloureux pour la natation tunisienne.
« Je n’aurais jamais imaginé vivre aussi mal le podium d’un nageur tunisien sous les couleurs d’un autre pays et surtout entendre l’hymne national d’un autre pays retentir à la place du nôtre », écrit-elle.
Derrière cette réaction, il y a aussi le sentiment d’une professionnelle qui affirme avoir consacré des années à défendre, encourager et tenter de faire évoluer la natation tunisienne. Elle évoque ses prises de position, ses démarches auprès des fédérations, des institutions et des clubs, mais aussi ses interventions pour dénoncer les dysfonctionnements qui touchent les sportifs de haut niveau.
Pour elle, le cas de Rami Rahmouni dépasse largement la question d’une médaille perdue au profit d’une autre sélection. Il renvoie à la manière dont le sport tunisien accompagne ses talents, mais aussi à la responsabilité de ceux qui prétendent aujourd’hui tirer profit de cette réussite.
« S’approprier son parcours » sans l’avoir construit ?
Faten Ghattas ne nie pas les responsabilités des différentes parties concernées dans ce dossier. Elle estime toutefois que la polémique est aggravée par la manière dont certains responsables présentent désormais le parcours du nageur comme le résultat d’une stratégie sportive réussie.
Une lecture qu’elle conteste frontalement. Elle rappelle que le jeune nageur avait bénéficié, dès son plus jeune âge, d’un encadrement et de conditions qu’elle estime exceptionnels, parfois même supérieurs à ceux accordés à certains des meilleurs nageurs tunisiens actuels.
Mais elle s’insurge surtout contre ce qu’elle considère comme une tentative de récupération institutionnelle de ses performances. « Il suffirait donc d’ajouter un surnom à un nageur pour s’approprier son parcours ? De revendiquer sa formation, son évolution et ses performances ? », s’interroge-t-elle.
L’ancienne nageuse oppose ainsi deux réalités : former un champion et construire une performance, d’une part, réunir les moyens financiers permettant de s’offrir les services d’un sportif déjà formé, d’autre part. Une distinction qu’elle juge fondamentale et que, selon elle, certains discours officiels tendent à effacer.
Une médaille qui ravive les questions sur le sport tunisien
Le parcours de Rami Rahmouni donne une résonance particulière à ces interrogations. Formé à l’Espérance sportive de Tunis, puis passé par l’US Créteil Natation en France, le jeune nageur figurait parmi les grands espoirs de la natation tunisienne. Sa naturalisation saoudienne, confirmée en février 2026 par la présidente de la Fédération tunisienne de natation, Hedia Mansour, avait déjà provoqué une vive polémique.
Cette dernière avait notamment évoqué un contrat d’objectifs de 165 mille dinars, des stages à l’étranger et un accompagnement important, estimant que le nageur avait cédé à des incitations financières. Elle avait également dénoncé les difficultés rencontrées par les structures sportives tunisiennes pour retenir leurs jeunes talents.
La médaille d’or obtenue à Dakar sur 400 mètres nage libre, avec un chrono de 3 minutes 47 secondes et 86 centièmes, vient aujourd’hui donner une dimension très concrète à cette polémique. Le talent que la Tunisie avait accompagné continue de s’illustrer, mais c’est désormais sous le drapeau saoudien.
Pour Faten Ghattas, les arguments liés aux perspectives de carrière, aux conditions d’entraînement et aux opportunités offertes au nageur ne suffisent pas à dissiper cette amertume. Elle ramène le débat à une question d’appartenance et de valeurs, en évoquant le moment où l’hymne saoudien a retenti sur le podium.
« Pour certains, ce n’est peut-être qu’une question de carrière ; pour d’autres, il y a des choses qui ne se négocient pas ! », conclut-elle.
Une réaction qui remet au centre du débat une question autrement plus dérangeante que celle d’une médaille d’or : comment un pays peut-il investir dans la formation de ses champions sans parvenir à leur offrir les conditions qui leur donnent envie d’y poursuivre leur carrière ?
R.B.H











2 commentaires
HatemC
Le sport tunisien étouffé par la mauvaise gestion et la corruption
Les athlètes d’élite en Tunisie se battent souvent au quotidien contre un système bureaucratique rigide, un manque d’infrastructures de pointe et un sous-financement chronique de leur préparation.
Au lieu d’accompagner les talents, certaines instances fédérales et cadres dirigeants sont régulièrement pointés du doigt pour leur opacité, le détournement ou la mauvaise allocation des budgets alloués aux sportifs, ainsi que pour le favoritisme.
Quand un athlète comme Rami Rahmouni choisit de tourner le dos à son pays d’origine, c’est la même logique de désespoir que l’on retrouve chez les médecins, ingénieurs, chercheurs et architectes qui émigrent massivement.
C’est un déficit d’avenir et un manque de reconnaissance institutionnelle qui poussent les compétences à s’expatrier pour enfin pouvoir s’épanouir et vivre dignement de leur travail ou de leur passion.
Lorsque les sportifs montent au créneau pour dénoncer le mépris, l’amateurisme ou le manque de transparence, la réponse des institutions est trop souvent défensive, voire punitive.
On préfère accuser le sportif de « trahison » ou d’ingratitude plutôt que de faire une autocritique courageuse sur la manière dont le système a échoué à le retenir et à le protéger …
Les cas de sportifs qui profitent d’un déplacement à l’étranger (en Europe ou ailleurs) pour quitter leur délégation et ne plus rentrer en Tunisie se multiplient (comme l’ont illustré les disparitions de jeunes talents en haltérophilie, en lutte ou lors de compétitions internationales). Pour beaucoup, la compétition officielle est devenue, par désespoir, la seule fenêtre de tir pour espérer une vie et une carrière meilleures.
Des figures comme la championne d’haltérophilie Ghofrane Belkhir ou d’autres espoirs de l’athlétisme ont également fini par tourner le dos à leurs structures d’origine après s’être battues contre les lourdeurs bureaucratiques, les promesses non tenues et l’absence d’un véritable plan de carrière professionnel.
Le drame, c’est que ces talents, au lieu d’être choyés et soutenus comme des ambassadeurs de la nation, sont trop souvent perçus par les appareils bureaucratiques comme de simples variables d’ajustement.
Tunisino
C’est un signe d’échec du pouvoir en Tunisie. Retenir et exploiter les compétences tunisiennes est une obligation. Tout est politique pour rendre la Tunisie un pays avancé sauf que les médiocres trouvent du mal à semer l’excellence.