À près de six dinars le kilo, avec des étals clairsemés et des produits parfois à peine présentables, la tomate, incontournable de la cuisine quotidienne, est devenue un luxe que les consommateurs doivent désormais s’offrir au prix fort.
Interrogé sur cette flambée, jeudi 5 novembre 2026, le ministre du Commerce et du Développement des exportations, Samir Abid, a livré une explication qui tient presque de l’aveu d’impuissance : la production a été durement affectée par les aléas climatiques, replanter et reconstituer les cultures prend du temps et, dans l’intervalle, les autorités se contentent de répartir les quantités disponibles pour éviter une aggravation de la crise. Une réponse qui éclaire les causes de la pénurie, mais qui renseigne assez peu sur les mesures que le gouvernement entend prendre pour y remédier.
Lors d’une séance d’audition consacrée aux orientations et aux programmes de son département, dans le cadre de l’examen du projet de budget de 2027, le ministre a ainsi reconnu les difficultés d’approvisionnement du marché en tomates. Selon ses explications, les conditions climatiques ont considérablement affecté la production, notamment durant la période de floraison. Les fortes chaleurs ont compromis le développement des cultures, entraînant une diminution des quantités récoltées. Et puisque les cycles agricoles ne se décrètent pas, il faudra attendre que les nouvelles plantations arrivent à maturité pour espérer retrouver un approvisionnement normal. « Le pays ne dispose actuellement pas de la moindre tomate », a-t-il affirmé.
Le ministre a ajouté que son département s’employait à répartir les quantités disponibles afin d’éviter une crise plus profonde. Mais cette explication, aussi plausible soit-elle sur le plan agricole, laisse entière une question autrement plus embarrassante : comment en est-on arrivé à une situation dans laquelle un produit aussi courant devient une denrée rare, sans que les autorités semblent disposer d’une réponse autre que la gestion au jour le jour des stocks disponibles ?
Car les difficultés actuelles n’ont rien d’une surprise tombée du ciel. Depuis plusieurs semaines, les professionnels du secteur alertent sur les dégâts occasionnés par les conditions climatiques et les risques pesant sur l’approvisionnement du marché. Dès septembre, des avertissements faisaient déjà état d’une pénurie particulièrement sévère à redouter en novembre, décembre et janvier. Autrement dit, les tensions actuelles étaient prévisibles, sinon dans leur ampleur exacte, du moins dans leur survenue.
Les explications des agriculteurs permettent d’ailleurs de mieux comprendre les ressorts de cette crise. La production tunisienne de tomates s’organise autour de plusieurs campagnes agricoles. À cette période de l’année, le marché dépend essentiellement de la production automnale, dont les plantations interviennent au début de l’été.
Or, cette campagne a été particulièrement éprouvante. Les fortes températures enregistrées en août ont coïncidé avec la période de floraison des plants. Sous l’effet de la chaleur, les fleurs sont tombées avant de donner des fruits, compromettant ainsi la formation des tomates et réduisant considérablement les rendements. Les cultures qui ont échappé à ces premières difficultés ont ensuite subi les conséquences des épisodes de grêle, notamment dans les régions de Sbiba et de Foussana, dans le gouvernorat de Kasserine.
À ces dégâts climatiques se sont ajoutées les difficultés d’approvisionnement en eau d’irrigation dans le Sahel. Abdallah Sahraoui, président du Syndicat des oléiculteurs de Sahline, avait notamment tiré la sonnette d’alarme, en septembre, sur la situation des producteurs de Monastir. La région compte environ 10.500 serres et assure près de 46 % de la production nationale durant certaines périodes de transition. Sa dépendance aux ressources hydriques du barrage de Nebhana rend toutefois les cultures particulièrement vulnérables aux perturbations de l’approvisionnement en eau.
La conjugaison de ces facteurs a lourdement amputé l’offre disponible. Le résultat est aujourd’hui manifeste sur les marchés. Des quantités réduites, une qualité parfois dégradée et des prix qui s’éloignent toujours davantage des capacités financières d’une grande partie des ménages.
Pour autant, la contraction de la production ne suffit pas à expliquer tous les écarts constatés entre les exploitations agricoles et les étals des commerçants. À la pénurie s’ajoute une question tout aussi préoccupante, celle de la formation des prix et des marges prélevées tout au long de la chaîne de distribution.
Selon les éléments rapportés par Midani Dhaoui, président du Syndicat des agriculteurs de Tunisie, les tomates peuvent quitter les exploitations agricoles à des prix compris entre un et 1,8 dinar le kilo. Sur certains marchés de gros, elles ne dépasseraient pas deux dinars. Pourtant, au détail, le consommateur doit parfois débourser entre 4,5 et six dinars pour un kilogramme, dont la qualité ne justifie pas toujours le prix.
L’écart est considérable. Entre le producteur et le consommateur final s’interposent les frais de transport, les opérations de commercialisation et les différents intermédiaires. Le responsable syndical a pointé notamment les marges pratiquées dans les circuits de distribution, qui contribuent à alourdir sensiblement la facture finale. La pénurie explique donc une partie de la flambée, mais elle ne saurait constituer un blanc-seing pour tous les acteurs de la chaîne commerciale.
La crise révèle ainsi deux problèmes distincts, mais étroitement liés. Une insuffisance réelle de l’offre, provoquée par les difficultés agricoles, et des mécanismes de commercialisation dont les dysfonctionnements sont susceptibles d’amplifier la hausse des prix. C’est précisément à ce niveau que la responsabilité des pouvoirs publics est engagée.
Le ministère du Commerce peut difficilement se contenter d’expliquer que les conditions climatiques ont compromis les récoltes et qu’il faudra patienter jusqu’à la prochaine campagne. Les aléas météorologiques ne relèvent certes pas de sa responsabilité directe. En revanche, l’anticipation des tensions d’approvisionnement, le suivi des circuits de distribution, la lutte contre les pratiques spéculatives et la coordination avec les départements chargés de l’agriculture et des ressources hydriques relèvent pleinement de l’action publique.
Encore faudrait-il que ces responsabilités se traduisent dans les faits. Car entre ce qui incombe théoriquement aux pouvoirs publics et ce qui est effectivement mis en œuvre sur le terrain, le fossé est considérable. En matière d’approvisionnement, comme dans bien d’autres secteurs, l’État semble trop souvent condamné à courir derrière les crises, à réagir aux pénuries lorsqu’elles deviennent visibles et à improviser des réponses lorsque les marges de manœuvre se sont déjà considérablement réduites. Il intervient dans l’urgence pour colmater les brèches une fois les dégâts consommés et multiplier les mesures de circonstance plutôt que de construire des mécanismes durables de prévention.
Les alertes des professionnels ne manquaient pourtant pas. Les agriculteurs avaient signalé les dégâts occasionnés par les fortes chaleurs, les difficultés d’irrigation et les risques pesant sur les récoltes. Ces avertissements auraient dû déclencher une évaluation précoce de la production, une concertation entre les différents intervenants de la filière et, surtout, l’élaboration de scénarios permettant de prévenir une rupture brutale de l’approvisionnement. Or, entre les réalités des exploitations agricoles et les bureaux de l’administration, le dialogue semble trop souvent se réduire à une succession de constats tardifs.
N.J










