Des gardes pouvant atteindre 48 heures, des indemnités impayées depuis neuf mois, des hôpitaux étranglés par les difficultés financières et des médecins qui envisagent de quitter définitivement le secteur public. Le président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM), Wajih Dhokkar, a dressé, jeudi 5 novembre 2026, sur Mosaïque FM, un tableau particulièrement préoccupant de la situation dans les établissements hospitaliers publics.
« Habituellement, les mouvements de protestation visent à améliorer les conditions de travail ou les rémunérations. Nous, nous en sommes arrivés à manifester simplement pour obtenir le minimum de nos droits », a-t-il déploré.
Le responsable est revenu sur les retards de paiement des indemnités de garde, qui dépassent neuf mois dans certains établissements, malgré un accord conclu avec le ministère de la Santé en juillet 2025, prévoyant un règlement dans un délai maximal d’un mois. Plus inquiétant encore, selon lui, certains directeurs d’hôpitaux reconnaissent désormais ouvertement ne plus disposer des fonds nécessaires pour honorer ces engagements.
« Ils nous disent clairement : nous n’avons plus d’argent pour vous payer », a-t-il rapporté, évoquant une crise financière qui dépasse largement les revendications des jeunes médecins. Il a notamment fait état de créances de 136 millions de dinars auprès de la Cnam pour l’hôpital Sahloul et de 160 millions de dinars à Monastir, selon les chiffres qui lui auraient été communiqués.
Cette situation affecterait jusqu’au fonctionnement quotidien des établissements, certains responsables hospitaliers affirmant ne plus avoir les moyens de payer leurs fournisseurs, d’acheter des médicaments, d’assurer les repas ou d’entretenir les équipements.
Des gardes interminables et des médecins à bout
Wajih Dhokkar a également dénoncé des gardes pouvant s’étendre sur 36 à 48 heures, en contradiction, selon lui, avec les dispositions légales. Il a évoqué des médecins qui commencent leur service le samedi matin pour ne quitter l’hôpital que le lundi après-midi, dans des conditions d’épuisement difficilement compatibles avec les exigences de leur profession.
À ces contraintes s’ajoutent des conditions matérielles dégradées. Selon une enquête menée par l’organisation, plus de 56 % des jeunes médecins n’auraient pas reçu leur tenue professionnelle depuis près d’un an.
La question de la sécurité constitue une autre source de préoccupation. D’après les résultats d’une étude citée par Wajih Dhokkar, 73 % des jeunes médecins auraient subi au moins une agression verbale ou physique au cours de leurs quatre années de formation, tandis que 12 % auraient été confrontés à une agression impliquant une arme blanche.
Le président de l’OTJM a toutefois replacé ces violences dans le contexte plus large des dysfonctionnements hospitaliers. Pénuries de médicaments, absence de lits et délais d’attente alimentent, selon lui, la frustration des patients, qui finit par se retourner contre les soignants en première ligne.
« Nous allons partir » : le découragement gagne les jeunes médecins
Alors qu’une première journée de grève est annoncée pour le 20 novembre dans six établissements hospitaliers de Tunis, Sousse, Monastir et Kairouan, Wajih Dhokkar a livré un témoignage révélateur du découragement qui gagne la profession.
À Sfax, où les difficultés seraient particulièrement importantes, certains médecins auraient renoncé à toute mobilisation, non par satisfaction, mais parce qu’ils envisagent déjà leur départ.
« Qu’ils nous paient ou non, cela ne nous intéresse plus. Nous allons partir. Nous ne pouvons plus continuer dans ces conditions », auraient ainsi déclaré des praticiens lors d’une assemblée générale, selon le responsable.
« Personnellement, la solution la plus facile serait de quitter le pays ou de rejoindre le secteur privé. Mais je veux rester à l’hôpital public », a-t-il affirmé.
Au-delà du sort des médecins, Wajih Dhokkar a surtout insisté sur les conséquences de cette dégradation pour les patients. Il a notamment affirmé que, dans le service des urgences où il exerce à Mahdia, certains malades pouvaient attendre jusqu’à quinze jours sur un brancard avant d’obtenir une hospitalisation et une intervention chirurgicale.
« Les transplantations d’organes, la numérisation et les partenariats internationaux, c’est très bien. Mais il faut revenir aux fondamentaux. Des personnes meurent aujourd’hui pour des raisons qui ne devraient pas entraîner leur mort », a-t-il lancé, évoquant notamment les difficultés d’accès aux traitements contre le cancer.
Pour le président de l’OTJM, la crise ne saurait donc être réduite à un différend sur des indemnités. Elle pose désormais la question de la capacité du système public de santé à retenir ses professionnels et à garantir aux citoyens une prise en charge digne de ce nom.
À deux semaines de la grève annoncée, son avertissement prend ainsi une dimension plus large : à force de laisser les conditions de travail se dégrader, les hôpitaux publics risquent de perdre précisément ceux qui continuent, malgré tout, à les faire fonctionner.
M.B.Z











