Les pénuries de produits alimentaires de base continuent de perturber l’approvisionnement de plusieurs régions tunisiennes. Sucre, riz, farine, semoule, thé et huile subventionnée figurent parmi les produits dont les ruptures de stock ont été signalées à différentes périodes. Si le ministère du Commerce fait état d’une amélioration récente des stocks, les difficultés de distribution persistent, notamment en raison de contraintes logistiques et de l’insuffisance des équipements de conditionnement.
La question a été soulevée jeudi 5 novembre 2026, lors d’une audition du ministre du Commerce et du Développement des exportations, Samir Abid, devant les commissions des secteurs productifs du Conseil national des régions et des districts et de l’Assemblée des représentants du peuple, consacrée à l’examen du projet de budget du ministère pour 2027.
En réponse aux interrogations des élus sur les ruptures d’approvisionnement, le ministre a indiqué que les réserves disponibles permettaient de couvrir plusieurs mois de consommation. Le stock de sucre est ainsi estimé à environ 130.000 tonnes, soit l’équivalent de cinq mois de consommation. Celui du café atteint près de 6.000 tonnes, couvrant quatre mois, tandis que les réserves de riz s’élèvent à environ 9.000 tonnes, soit six mois de consommation.
Samir Abid a reconnu des difficultés persistantes pour certains produits, notamment le thé rouge, dont l’approvisionnement connaît des perturbations dans plusieurs régions. Il a expliqué que ces difficultés étaient principalement liées aux opérations de conditionnement, l’Office du commerce tunisien (OCT) dépendant de ses propres équipements, dont une grande partie est devenue vétuste.
À ce titre, il a évoqué le cas particulièrement révélateur d’une unique machine destinée au conditionnement du riz, qui a également été utilisée, à certaines périodes, pour emballer le thé. Une insuffisance des capacités logistiques qui contribue aux perturbations observées dans la distribution de produits pourtant disponibles en stock.
Les représentants des régions et des districts ont, pour leur part, regretté l’absence de données détaillées sur les crises d’approvisionnement et les mesures envisagées pour les résoudre. Ils ont notamment réclamé une révision des circuits de distribution des produits subventionnés et de l’eau minérale, dont le marché avait connu d’importantes tensions durant l’été dernier.
Des prix sous pression et des circuits de distribution contestés
Les élus ont exprimé leurs préoccupations face à la dégradation du pouvoir d’achat et à la hausse des prix des produits alimentaires. Ils ont dénoncé le poids des intermédiaires dans les circuits commerciaux, estimant que les dysfonctionnements actuels profitent essentiellement aux maillons de la distribution, au détriment des consommateurs, des producteurs et de l’État.
Le président de la commission des secteurs productifs, Aymen Laabidi, a appelé à une application rigoureuse de la loi contre toute pratique menaçant l’approvisionnement des Tunisiens. Il a notamment imputé les ruptures de certains produits essentiels aux pratiques spéculatives, à la manipulation des circuits commerciaux et au monopole. Il a également alerté sur la hausse sans précédent des prix des légumes et des aliments pour bétail.
De son côté, le ministre a expliqué l’augmentation des prix de certains produits par la période de transition entre deux saisons agricoles, qui s’accompagne d’une diminution de la production nationale. Il a notamment attribué la hausse des prix de la tomate aux fortes chaleurs ayant affecté les récoltes, appelant à une meilleure gestion de la distribution pour éviter que les quantités disponibles ne disparaissent du marché.
Concernant l’approvisionnement en produits avicoles, il a annoncé que les quantités destinées au marché avaient été portées à 16 000 tonnes de viande de volaille et à 160 millions d’œufs, afin de répondre à l’évolution de la demande.
Le ministre a également assuré que les prix des produits de première nécessité soumis à un encadrement et bénéficiant de subventions avaient été maintenus sans augmentation. Des décisions réglementaires ont, par ailleurs, été prises pour plafonner les prix de certains produits agricoles et halieutiques ainsi que leurs marges bénéficiaires maximales.
Les élus ont, toutefois, demandé des mesures structurelles pour rapprocher les produits des consommateurs. Ils ont notamment proposé de multiplier les points de vente directe du producteur au consommateur, de créer des marchés de proximité dans les zones irriguées et de revoir certaines tarifications, notamment celle de la pomme de terre.
La modernisation des marchés de gros et des marchés municipaux a également été évoquée. Le ministre a indiqué qu’une étude globale était en cours pour la réhabilitation et le développement du marché de gros de Bir El Kassâa. Un projet avec un partenaire chinois devrait notamment porter sur le renouvellement des infrastructures frigorifiques, dans l’objectif de transformer le marché en une structure moderne, mieux adaptée à la régulation de l’offre et à la gestion des périodes de transition entre les saisons agricoles.
Plus de 86.000 infractions économiques relevées
Sur le volet du contrôle économique, Samir Abid a fait état de 507.000 opérations d’inspection effectuées durant les dix premiers mois de 2026, ayant permis de relever plus de 86.000 infractions.
Le ministère a également soumis cinq affaires au Conseil de la concurrence, qui s’est saisi de onze autres dossiers. Six décisions rendues par cette instance ont commencé à être exécutées, pour un montant total de sanctions financières de 3,9 millions de dinars. Quinze procédures supplémentaires devraient être finalisées avant la fin de l’année.
Les élus ont néanmoins jugé nécessaire de renforcer les moyens humains et logistiques consacrés au contrôle économique sur l’ensemble du territoire, particulièrement dans un contexte de multiplication des tensions sur les marchés.
En réponse, le ministre a annoncé que des recrutements d’agents, d’ouvriers et d’inspecteurs étaient prévus pour renforcer les effectifs du département. Le renouvellement des équipements et des moyens logistiques est également engagé, progressivement et dans la limite des ressources disponibles.
Samir Abid a, en outre, évoqué une réforme visant à rationaliser les subventions accordées au gaz. Celle-ci prévoit la fabrication de bouteilles de formats différents de ceux destinés aux ménages, à l’intention des activités commerciales et des établissements professionnels, ainsi que la mise en place de réservoirs destinés aux industriels. Le dispositif devrait être étendu ultérieurement aux élevages de volailles.
Concernant le lait, il a indiqué que les stocks faisaient désormais l’objet d’une gestion plus rigoureuse, avec un suivi des quantités acheminées vers les centres de collecte relevant des grands producteurs.
Le déficit commercial atteint 20,9 milliards de dinars
L’audition a également permis d’aborder la situation du commerce extérieur. À fin septembre 2026, les exportations tunisiennes ont atteint environ 50,4 milliards de dinars, en progression de 8,6%, tandis que les importations se sont élevées à 71,4 milliards de dinars, en hausse de 13,1%. Le déficit commercial a ainsi atteint 20,9 milliards de dinars.
Le déficit énergétique, estimé à 10,5 milliards de dinars, représente environ la moitié du déficit commercial. Le reste provient essentiellement des importations de matières premières destinées à l’industrie et à la production, de biens d’équipement et de produits semi-finis.
Les élus ont appelé à renforcer les mécanismes de soutien aux exportateurs, dénonçant la complexité des procédures administratives et financières, la faible exploitation des ressources du Fonds de promotion des exportations et les retards accumulés dans le règlement des créances des exportateurs. Ils ont également plaidé pour un accompagnement plus efficace des petites et moyennes entreprises souhaitant accéder aux marchés étrangers.
Le ministre a rappelé les différentes initiatives de promotion commerciale auxquelles la Tunisie a participé, notamment l’Exposition universelle d’Osaka, une manifestation organisée au Brésil et les Journées de l’huile d’olive au Sénégal, en octobre dernier. Il a également présenté les résultats du programme d’exportation numérique « Easy Export », dont ont bénéficié 85 entreprises pour accéder à 73 destinations commerciales. Le déploiement du guichet unique associé à ce dispositif dans l’ensemble des gouvernorats est prévu pour 2027.
Les élus ont, enfin, insisté sur la nécessité de mieux valoriser l’huile d’olive tunisienne à travers son conditionnement et sa commercialisation sous une marque nationale forte, tout en facilitant les opérations de conditionnement au sein des huileries et en développant des partenariats avec des entreprises implantées dans les pays importateurs.
Pour 2027, les crédits alloués au ministère du Commerce et du Développement des exportations sont estimés à 4 223 millions de dinars, contre 4 260 millions de dinars en 2026, soit une diminution de 0,6%. Cette enveloppe représente environ 6,2% du budget de l’État.
Le ministre a justifié cette évolution par un contexte national et international marqué par les crises, les tensions géopolitiques, la hausse des prix du pétrole et des produits de première nécessité ainsi que les retards du transport maritime international, qui ont perturbé l’arrivée de certaines marchandises.
Il a enfin annoncé la mise en place d’une cellule de veille chargée de suivre les évolutions internationales afin d’anticiper les difficultés et de permettre au ministère de prendre les mesures nécessaires. Tout en reconnaissant l’ampleur des défis, il a souligné que l’amélioration de la situation ne pouvait se concrétiser du jour au lendemain.
N.J










