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Somocer : une AGO avec plus de quatre mois de retard et près de 62 millions de dinars de pertes cumulées

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Par Imen Nouira

    Une assemblée générale convoquée avec plus de quatre mois de retard, près de 62 millions de dinars de pertes cumulées, une trésorerie sous pression et des commissaires aux comptes qui émettent des réserves. La Société moderne de céramique (Somocer) traverse une période financière particulièrement délicate. Malgré une amélioration de son activité en 2025, l’entreprise continue d’accumuler les déficits et tente de restructurer un endettement particulièrement lourd. Une situation qui soulève des interrogations sur sa capacité à retrouver durablement l’équilibre.

    Selon les documents publiés auprès du Conseil du marché financier (CMF) et de la Bourse de Tunis, Somocer a convoqué ses actionnaires à une assemblée générale ordinaire (AGO) le jeudi 12 novembre 2026, à Sousse, pour examiner et approuver les états financiers de l’exercice clos le 31 décembre 2025. Une réunion qui intervient bien après l’échéance réglementaire du 30 juin 2026, date limite fixée pour la tenue des assemblées générales appelées à statuer sur les comptes de l’exercice précédent. Avec 135 jours de retard, Somocer dépasse ainsi de plus de quatre mois le délai réglementaire.

    Fait notable, la société reconnaît explicitement ce dépassement dans le projet de première résolution soumis aux actionnaires. Le texte prévoit de faire approuver la tenue tardive de l’assemblée, de constater que ce retard n’a entraîné aucun préjudice ni aucune conséquence et de décharger le conseil d’administration de toute responsabilité liée au non-respect des délais. Il s’agit, à ce stade, d’une proposition qui devra être soumise au vote des actionnaires. Son éventuelle adoption ne suffirait toutefois pas, à elle seule, à écarter les conséquences juridiques qui pourraient découler du non-respect des obligations réglementaires. Ce dépassement du délai légal est également relevé par les commissaires aux comptes, qui signalent expressément le non-respect des dispositions de l’article 275 du Code des sociétés commerciales relatives à la tenue de l’assemblée générale ordinaire.

    Autre élément à relever : si les états financiers individuels de Somocer pour l’exercice 2025 ont été publiés, les états financiers consolidés du groupe ne l’ont toujours pas été. Pourtant, leur examen et leur approbation figurent expressément à l’ordre du jour de l’AGO du 12 novembre 2026. Le projet de douzième résolution fait néanmoins apparaître une perte consolidée d’environ 42,62 millions de dinars pour l’exercice 2025. Ce montant, communiqué dans le projet de résolution, ne peut toutefois pas être analysé en détail en l’absence des états financiers consolidés correspondants. Cette absence de publication ne permet pas, à ce stade, d’apprécier la situation financière globale du groupe, notamment les résultats de ses filiales et leur incidence sur ses performances consolidées.

    Ces retards interviennent dans un contexte de vigilance accrue du CMF concernant le respect des obligations d’information financière des sociétés cotées. Dans un communiqué publié le 15 septembre 2026, le régulateur avait rappelé à l’ordre vingt sociétés cotées n’ayant pas respecté les délais légaux de publication de leurs états financiers intermédiaires du premier semestre 2026. Il avait également annoncé avoir engagé des procédures judiciaires en référé contre plusieurs entreprises pour défaut de tenue de leurs assemblées générales ordinaires et défaut de publication de leurs états financiers.

    Le CMF avait notamment dénoncé des retards ayant largement dépassé les délais légaux et raisonnables, jugeant certaines explications avancées par les sociétés concernées « non sérieuses et non recevables ». Le régulateur n’avait toutefois pas dévoilé l’identité des entreprises visées par ces procédures. Rien ne permet donc, à ce stade, d’affirmer que Somocer en fait partie, ni de préjuger des éventuelles conséquences de ses propres retards.

    Mais au-delà des questions de calendrier et de transparence financière, ce sont surtout les comptes de l’entreprise qui retiennent l’attention.

    Des pertes persistantes malgré une amélioration de l’activité

    Les états financiers individuels arrêtés au 31 décembre 2025 font apparaître une perte nette de 26,42 millions de dinars, contre 28,82 millions de dinars en 2024. Le déficit se réduit donc, sans que l’entreprise parvienne à renouer avec la rentabilité.

    Pourtant, certains indicateurs témoignent d’une amélioration de l’activité. Le chiffre d’affaires est passé de 56,19 millions de dinars en 2024 à 59,05 millions de dinars en 2025, soit une progression de 5,09%. Le résultat d’exploitation s’est également redressé, passant d’une perte de 25 millions de dinars à un déficit de 12,13 millions de dinars. Autrement dit, Somocer a réduit de plus de moitié ses pertes opérationnelles. Cette évolution s’explique notamment par la progression des revenus et la diminution des dotations aux amortissements et provisions. Elle reste néanmoins insuffisante pour permettre à l’entreprise de sortir du rouge.

    Les charges financières nettes ont, en effet, atteint 14,35 millions de dinars en 2025, contre 9,8 millions de dinars un an auparavant, soit une augmentation de 46,42%. Parallèlement, les revenus des placements ont fortement reculé, passant de 7,42 millions de dinars en 2024 à seulement 0,9 million de dinars en 2025. Ces deux évolutions ont pesé sur le résultat final, limitant les effets de l’amélioration enregistrée au niveau de l’exploitation. En clair, si Somocer parvient à réduire ses pertes opérationnelles, le poids de ses charges financières et la diminution de certains revenus continuent de compromettre son retour à l’équilibre.

    La situation apparaît encore plus préoccupante lorsqu’on examine les pertes accumulées au fil des exercices. Au 31 décembre 2025, celles-ci atteignent 61,92 millions de dinars, comprenant 35,5 millions de dinars de pertes antérieures reportées et le déficit de 26,42 millions de dinars enregistré au titre de l’exercice. À titre de comparaison, le capital social de Somocer s’élève à 40,66 millions de dinars. Les pertes cumulées représentent ainsi 152,3% du capital social. Cela ne signifie pas pour autant que les capitaux propres sont devenus négatifs. Ces derniers restent positifs, à 41,34 millions de dinars, contre 68,03 millions de dinars fin 2024, grâce notamment aux réserves et aux autres composantes des fonds propres. Leur recul témoigne néanmoins de la dégradation de la situation patrimoniale de l’entreprise.

    Une trésorerie sous pression et des réserves des commissaires aux comptes

    Les difficultés de Somocer ne se limitent pas à ses résultats déficitaires. Au 31 décembre 2025, le total de ses passifs atteint 179,73 millions de dinars, pour un actif total de 221,06 millions de dinars. Les emprunts non courants s’élèvent à 64,26 millions de dinars, auxquels s’ajoutent notamment 48,63 millions de dinars d’autres passifs financiers courants et 18,31 millions de dinars de concours bancaires. La pression est particulièrement importante sur la trésorerie. À la clôture de l’exercice, Somocer ne dispose que de 0,47 million de dinars de liquidités et équivalents, tandis que sa trésorerie nette ressort à -17,84 millions de dinars, contre -16,11 millions de dinars un an auparavant.

    Autre indicateur révélateur : les actifs courants de la société, évalués à 64,48 millions de dinars, restent très inférieurs à ses passifs courants, qui atteignent 109,75 millions de dinars. Le fonds de roulement net est ainsi négatif de 45,27 millions de dinars. Concrètement, les actifs à court terme ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des engagements exigibles sur la même période, ce qui accentue les tensions sur la liquidité. Plus préoccupant encore, les flux nets de trésorerie provenant des activités d’exploitation ont chuté de 13,47 millions de dinars en 2024 à seulement 1,10 million de dinars en 2025, soit une baisse de 91,85%. Autrement dit, malgré l’amélioration du résultat d’exploitation, l’activité a généré beaucoup moins de liquidités qu’un an auparavant. Un élément particulièrement important pour une entreprise engagée dans un vaste programme de remboursement et de restructuration de ses dettes.

    À ces tensions financières s’ajoutent les observations des commissaires aux comptes. Dans leur rapport daté du 21 octobre 2026, les auditeurs expriment une opinion avec réserves sur les états financiers individuels de Somocer. Ils relèvent notamment l’absence de provisions pour dépréciation sur des participations détenues dans les sociétés ABC et Somosan, dont les valeurs comptables s’élèvent respectivement à 8,46 et 3,2 millions de dinars, malgré l’existence d’indices de perte de valeur. Ils attirent également l’attention sur les difficultés de recouvrement de certaines créances détenues sur des sociétés liées et d’autres entreprises. Selon leurs estimations, un complément de provision de 7,37 millions de dinars devrait être constaté pour couvrir les risques de non-recouvrement. Une telle provision, si elle était comptabilisée, pèserait sur le résultat et les capitaux propres de la société.

    Autre point sensible : Somocer s’est portée caution solidaire de Somosan pour des crédits bancaires totalisant 14,50 millions de dinars. Compte tenu des difficultés financières de cette dernière, les commissaires aux comptes estiment nécessaire d’évaluer le risque associé à cet engagement et de constituer une provision appropriée. Ces observations ne signifient pas que l’ensemble des montants concernés constitue automatiquement des pertes supplémentaires. Elles mettent néanmoins en évidence des risques financiers susceptibles d’aggraver la situation comptable de Somocer.

    Une restructuration financière pour tenter de sortir de l’impasse

    Face à ces difficultés, Somocer a engagé un vaste programme de restructuration de son endettement, destiné à étaler ses remboursements et à réduire la pression sur sa trésorerie. Les documents financiers font état de négociations avec plusieurs banques et organismes publics. Un accord a notamment été conclu avec la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) pour rééchelonner une dette de quinze millions de dinars sur cinq ans. Le montant restant dû au 31 décembre 2025 s’élevait à 10,27 millions de dinars.

    Sur le plan bancaire, la société a obtenu plusieurs accords de restructuration. La STB a mis en place, en février 2026, deux crédits de consolidation des impayés totalisant 16,3 millions de dinars, remboursables sur dix ans avec deux années de grâce. BH Bank a également accordé deux financements de restructuration de 4,2 et 5,8 millions de dinars, tandis que la BNA a mis en place un crédit de restructuration de quatre millions de dinars. Ces opérations, dont plusieurs ont été conclues après la clôture de l’exercice 2025, visent principalement à rééchelonner des engagements existants. Elles ne doivent donc pas être assimilées à autant de nouveaux financements destinés à développer l’activité.

    Parallèlement, Somocer a négocié des échéanciers de règlement avec l’administration fiscale et la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Un accord fiscal conclu le 30 juin 2025 porte notamment sur 52,67 millions de dinars, avec un abandon conditionnel de pénalités de 31,11 millions de dinars, sous réserve du respect du calendrier de paiement. Un autre échéancier fiscal, portant sur huit millions de dinars, a été conclu en janvier 2026.

    Ces mesures offrent à l’entreprise un répit financier, mais elles ne font pas disparaître ses obligations de remboursement. Leur efficacité dépendra de la capacité de Somocer à dégager suffisamment de ressources pour respecter ses nouveaux engagements.

    Le redressement de l’entreprise s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte judiciaire particulier. Le 12 avril 2024, le juge d’instruction auprès du pôle judiciaire économique et financier avait ordonné le gel des comptes bancaires de Somocer et la désignation d’un mandataire de justice. Le gel des comptes a ensuite été levé, mais l’administration judiciaire s’est poursuivie. En février 2025, deux mandataires de justice et un juge commissaire ont été désignés. Un troisième mandataire a été ajouté en juin de la même année.

    La société reste également concernée par un contrôle douanier engagé en 2024. Au 31 décembre 2025, un montant de 2,70 millions de dinars demeurait en cours de justification. Des provisions ont été constituées, mais l’issue définitive de la procédure reste incertaine. Pour tenter de sortir de cette situation, la direction a élaboré un plan d’affaires couvrant la période 2026-2035. Ce programme repose notamment sur les restructurations financières engagées, l’amélioration attendue de l’activité et le soutien de l’un de ses principaux actionnaires, Agrimed, qui s’est engagé à apporter une assistance financière en cas de besoin.

    C’est notamment sur ces éléments que la direction fonde son hypothèse de continuité d’exploitation. Reste que les accords de rééchelonnement, aussi importants soient-ils, ne suffiront pas à eux seuls à garantir le redressement de Somocer. L’enjeu sera désormais de transformer l’amélioration de l’activité en résultats positifs et, surtout, en liquidités suffisantes pour honorer les engagements financiers.

    Avec 61,92 millions de dinars de pertes cumulées, une trésorerie nette négative et des réserves formulées par les commissaires aux comptes, l’entreprise demeure confrontée à des défis majeurs. L’AGO du 12 novembre 2026 intervient ainsi à un moment charnière : les actionnaires devront se prononcer sur les comptes d’un exercice encore lourdement déficitaire, alors que la société tente de redresser sa situation financière et de régulariser un calendrier d’approbation des comptes largement dépassé.

    I.N.

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