À peine quelques mois après son arrivée sur BFMTV, Sonia Mabrouk se retrouve au centre d’une nouvelle tempête médiatique. La journaliste franco-tunisienne, qui avait quitté CNews sur fond de désaccords avec son ancien groupe, cristallise aujourd’hui les tensions au sein de sa nouvelle rédaction. Accusations de dérive éditoriale, mobilisation de centaines de salariés, grève des journalistes et soutien appuyé de la direction : la crise dépasse désormais largement le cas de la présentatrice et pose la question de la ligne éditoriale de l’une des principales chaînes d’information françaises.
Le malaise couvait depuis plusieurs semaines. L’arrivée de Sonia Mabrouk, ancienne figure de CNews, avait suscité des réserves parmi certains journalistes de BFMTV, inquiets de voir leur chaîne se rapprocher des orientations éditoriales de son concurrent. Dès l’annonce de son recrutement, la société des journalistes avait tenu à rappeler les différences entre les deux médias. Les critiques se sont depuis concentrées sur la place accordée aux personnalités de droite et d’extrême droite dans les émissions de débat, ainsi que sur la manière dont certaines déclarations controversées sont traitées à l’antenne.
Les syndicats SNJ et CGT ont ainsi contesté l’équilibre politique de l’émission « 100 % Mabrouk ». Selon leur propre décompte, portant sur 210 invités reçus jusqu’au 29 octobre, 25 % appartenaient à l’extrême droite et 28 % à la droite, contre 22 % à la gauche, 9 % à l’extrême gauche et 16 % au centre. Une classification établie par les organisations syndicales, qui alimente les interrogations sur le pluralisme de l’émission.
Plus de 200 journalistes interpellent leur direction
La contestation a pris une nouvelle dimension mercredi 4 novembre 2026, lorsque 213 journalistes ont signé une lettre adressée à la direction. Ils y dénoncent une dégradation de l’image de BFMTV et réclament des mesures concrètes pour préserver la crédibilité de la chaîne.
Leurs revendications portent notamment sur la nécessité de mieux encadrer les propos discriminatoires, de diversifier les invités et de redonner davantage de place au reportage de terrain, au détriment des débats de plateau.
Cette inquiétude est également liée aux conditions de travail des reporters. Plusieurs équipes de BFMTV ont été prises à partie lors de manifestations, notamment à Trappes, le 24 octobre. Certains journalistes estiment que l’image désormais associée à leur chaîne les expose davantage à l’hostilité du public.
Jeudi 5 novembre, le mouvement a débouché sur une grève. Plus d’une centaine de journalistes et techniciens ont cessé le travail, selon les informations rapportées par l’AFP, pour défendre leur sécurité et la crédibilité éditoriale de BFMTV.
La situation s’est encore tendue après l’intervention, mardi 3 novembre, du grand reporter Igor Sahiri dans l’émission « Quotidien », sur TMC. Interrogé sur les difficultés rencontrées par les équipes de reportage, il a évoqué le malaise qui traverse la rédaction et les interrogations de certains salariés sur le recrutement de Sonia Mabrouk.
Des déclarations qui ont suscité de vives réactions. Dans un entretien accordé au Figaro, publié jeudi 5 novembre, Igor Sahiri a tenu à clarifier ses propos, estimant qu’ils avaient été mal interprétés. Il a expliqué que la journaliste cristallisait l’hostilité de certaines personnes extérieures à BFMTV, et non celle de ses collègues. Il a également assuré n’avoir jamais souhaité son départ ni porté de jugement sur son travail.
La société des journalistes de BFMTV lui a apporté son soutien, tout en réaffirmant son attachement à l’identité d’une chaîne d’information, et non d’opinion.
La direction affiche son soutien à Sonia Mabrouk
Face à cette fronde, la direction de BFMTV a choisi de soutenir ouvertement sa présentatrice.
Mercredi soir, plusieurs figures de l’antenne et responsables du groupe ont attendu Sonia Mabrouk à la sortie de son émission pour lui témoigner leur solidarité. Une initiative qui a elle-même suscité des critiques parmi les salariés, certains regrettant que les reporters agressés sur le terrain n’aient pas bénéficié d’une mobilisation comparable.
La direction de CMA Media, groupe propriétaire de BFMTV, rejette fermement les accusations selon lesquelles ses antennes contribueraient à banaliser les discours racistes. Elle défend sa ligne éditoriale et assure ne mener la campagne d’aucune formation politique.
Pour tenter d’apaiser les tensions, elle a notamment annoncé la création d’une cellule chargée de coordonner le choix des invités et de renforcer la diversité des profils représentés à l’antenne. Elle a également promis une vigilance accrue face aux fausses informations visant les médias du groupe.
Ces annonces n’ont toutefois pas suffi à désamorcer la contestation, les journalistes mobilisés réclamant des garanties concrètes sur le traitement de l’information et la protection des équipes.
De CNews à BFMTV, un parcours sous tension
Cette nouvelle polémique intervient quelques mois seulement après le départ remarqué de Sonia Mabrouk de CNews et d’Europe 1, où elle avait construit une grande partie de sa notoriété.
Comme le rappelait Business News dans un article publié le 21 mars 2026, la journaliste avait alors expliqué sa rupture avec son ancien groupe par des désaccords devenus profonds. Le maintien à l’antenne de Jean-Marc Morandini, malgré ses condamnations judiciaires, avait notamment pesé dans sa décision.
Dans un entretien accordé à Paris Match, elle avait expliqué : « J’ai mes origines, mon histoire, mes convictions. Elles ne collaient plus avec le groupe dans lequel je travaillais ».
Elle précisait alors que l’affaire Morandini, ainsi que ses relations très dégradées avec la direction, avaient accéléré une rupture dont les causes étaient plus anciennes.
Son arrivée sur BFMTV devait marquer une nouvelle étape de sa carrière. En août, avant le lancement de son émission, elle promettait une conversation ouverte aux opinions divergentes, tout en affirmant ne pas vouloir renoncer à ses convictions. Elle assurait également ne pas chercher à transposer le fonctionnement de son ancienne rédaction dans la nouvelle.
Quelques mois plus tard, la voilà pourtant au centre d’un autre conflit, de nature différente : cette fois, ce sont des journalistes de sa propre rédaction qui s’interrogent sur les orientations éditoriales de leur chaîne.
Pour autant, réduire la crise à une opposition entre Sonia Mabrouk et ses collègues serait simplificateur. Les revendications exprimées concernent plus largement les choix de programmation, le traitement de l’information et les moyens accordés au journalisme de terrain.
À quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027, ces tensions illustrent aussi les divisions qui traversent le paysage audiovisuel français autour du pluralisme, de la place de l’extrême droite et des responsabilités des chaînes d’information en continu.
Pour Sonia Mabrouk, dont aucun départ de BFMTV n’a été annoncé, cette nouvelle controverse constitue déjà une épreuve majeure, quelques mois seulement après avoir tourné la page CNews.
M.B.Z










