
Par Nizar BAHLOUL
Les PDG des banques tunisiennes étaient réunis, vendredi et samedi derniers, pour leur conférence annuelle. Secret bancaire oblige, la conférence est tenue à huis clos. Importance du secteur bancaire oblige, la conférence est tenue sous le haut patronage du président de la République.
Allez comprendre pour quelles raisons une conférence si importante, tenue sous le haut patronage du Chef de l’Etat, se déroule loin des regards « indiscrets » des journalistes.
Mais cela fait un bon bout de temps que je n’essaie plus de comprendre le raisonnement de certains de nos banquiers. C’est déjà bien que j’ai fini par comprendre le raisonnement du mien. Enfin, je m’imagine. C’est plus rassurant ainsi.
Reste maintenant à faire de telle sorte que mon banquier comprenne mon raisonnement à moi. Et là, c’est une autre paire de manches.
Le plus difficile est de faire convaincre les banquiers du raisonnement et des besoins des Tunisiens. Et là, la tâche est mille fois plus ardue. Et ce n’est ni moi, ni l’ensemble de mes confrères réunis, que nous réussirons à convaincre certains banquiers des besoins des Tunisiens et notamment les jeunes promoteurs parmi eux.
Cette tâche est si ardue qu’elle a été confiée au Premier ministre qui, vendredi dernier, a « essayé » d’expliquer aux banquiers leur mission et ce qu’ils doivent faire. Certains d’entre eux connaissent déjà parfaitement leur mission. Restent les autres. Ont-ils été convaincus par le Premier ministre ? Je l’espère !
Pendant une bonne vingtaine de minutes, Mohamed Ghannouchi a prononcé un discours direct, sans langue de bois et, pour tout vous dire, sans quasiment regarder ses notes. Il sait bien ce qu’il attend des banquiers et il fallait être naturel pour trouver les mots justes et convaincants afin de mieux transmettre le message.
Les chiffres sont là et ne sont pas mauvais. Loin de là. Mais quand on dirige un gouvernement, on ne regarde pas les chiffres d’hier en jouant les auto-satisfaits, on voit ceux de demain.
Première priorité du gouvernement, inscrite par trois fois dans le programme présidentiel, l’emploi. En la matière, les demandes additionnelles sont de l’ordre de 2,2% annuellement, dont 60% de diplômés de l’enseignement supérieur. De ces 2,2% de demandes additionnelles, le marché de l’emploi n’absorbe aujourd’hui que 60% ! L’objectif étant d’absorber 100% des demandes additionnelles de telle sorte à maintenir tel quel le taux de chômage, aujourd’hui de 13,8% de la population active.
Que peuvent faire les banquiers ? Beaucoup. Et c’est là que commence le message du Premier ministre.
Mohamed Ghannouchi n’essaiera pas de réinventer la roue et se limitera à citer les exemples qui ont fait leurs preuves ailleurs. Ainsi, indique-t-il, la nouvelle approche adoptée en matière de financement de projets, n’est plus liée à la capacité financière du promoteur, mais à la nature même du projet. Sa qualité et sa viabilité.
Autrement dit, si j’ai bien compris, il ne faudra plus viser les jeunes promoteurs fils à papa qui ont une « sénia » à hypothéquer, mais les jeunes promoteurs porteurs d’idées novatrices, prêts à créer de l’emploi et de la valeur ajoutée. Quel est le constat aujourd’hui ?
Certaines banques, dans leurs assemblées, justifient leurs baisses de rendement par leur absence dans les secteurs à haute valeur ajoutée et leur persistance (ou entêtement) à investir dans les secteurs classiques (industrie, services) lesquels ont été frappés par la crise. Autrement dit, elles fonctionnent comme si nous étions encore en 1960. Au total opposé de ce qu’a dit le Premier ministre.
Il faudra, dit le Premier ministre que les banques fassent appel aux bureaux d’études et créent des structures adaptées à l’intérieur de leurs banques.
Certaines banques, cependant, persistent à ignorer totalement les nouveaux besoins et les nouveaux secteurs et les créneaux innovants et à haute valeur ajoutée.
Il faudra intégrer les technologies et les nouvelles méthodes dans certaines professions, tel le design et le marketing, dit le Premier ministre.
Or, quand bien même le jeune promoteur intègre le design et le marketing dans son projet, comment pourra-t-il expliquer ces techniques modernes (qui ne sont plus si modernes que cela) à son banquier si ce dernier ne les comprend pas ! Si son banquier crée, en interne, ses propres plaquettes commerciales, et continue à communiquer de la manière la plus archaïque qui soit ?
Combien, parmi nos banques, font appel à des agences de pub pour la réalisation de leurs créations graphiques et publicitaires ?
Combien, parmi nos banques, font appel à des agences PR pour la rédaction et la distribution de leurs communiqués de presse ?
Combien, parmi nos banques, font appel à des régies spécialisées pour l’optimisation de leurs investissements publicitaires ?
Combien, parmi nos banques, font des études pour évaluer leur image auprès du public et de leur public-cible ?
Je les ai recensées et ce n’était pas difficile : la BIAT (Strat&Go), l’ATB (MedMedia et Kalima), la BNA et la BTK (TH Com et PR Factory) et Attijari Bank.
Le Premier ministre parle de promotion de nouveaux projets et de création d’emplois. L’Etat a même créé une banque spécialisée pour la promotion des PME. Mais avez-vous déjà vu une pub de cette banque qui aurait dû investir partout où il y a de jeunes diplômés, porteurs d’idées nouvelles et de projets à haute valeur ajoutée ? Voire même une conférence de presse où l’on explique aux médias (parmi ceux qui ciblent les jeunes et non ceux qui ciblent les politiques), les produits de cette banque et ce qu’elle peut offrir aux jeunes ? Même pas une page sur Facebook !
Franchement, en écoutant le Premier ministre et ses objectifs, j’ai l’impression d’appartenir à un pays des plus développés. Mais, hélas, j’ai aussi l’impression que son message n’est pas vraiment saisi par certains acteurs du secteur. J’espère me tromper.
Quelques uns ont bel et bien saisi ce message et sont déjà à l’œuvre depuis des années. Et on les connaît, car l’image que leur banque dégage au public est celle d’une banque moderne, épousant son époque. Cette image, confirmée dans le service dispensé aux clients, a été travaillée par des professionnels du marketing et de la com qui ne sont certainement pas des salariés de la banque. Quant aux autres, ils dégagent une image de banque synonyme d’une tour d’ivoire et loin des préoccupations des jeunes promoteurs. Et si vous réussissez à pénétrer cette tour d’ivoire et tenter de comprendre le raisonnement, vous conclurez que ces banques là ne prêtent qu’aux … riches ! A l’opposé du discours du Premier ministre et de ce qui se pratique depuis des lustres dans les pays développés !










