Depuis l’annonce de la composition de son gouvernement, Habib Jamli s’expose à toutes les critiques. Certaines de ces critiques sont justifiées. D’autres pas. Quelques-unes ont un caractère politico-politique ou entrent dans le cadre, compréhensible en somme, de la compétition entre les partis au pouvoir et les forces de l’opposition. Certaines autres critiques sont plus sérieuses et dévoilent la faiblesse ou l’incompétence de certains ministres proposés. Mais il existe aussi une critique encore plus dangereuse qui accuse Habib Jamli de porter un coup fatal à l’indépendance de la justice. En effet, si l’ARP accorde sa confiance au gouvernement Jamli, vendredi prochain, on aurait donné la preuve que la justice en Tunisie est inféodée au pouvoir exécutif.
A vrai-dire, cette soumission du pouvoir judiciaire à l’autorité politique et le pouvoir exécutif n’est pas nouvelle en Tunisie. Déjà au cours des premières années de l’indépendance, de grands procès politiques ont eu lieu avec un simulacre de justice puisque les sentences étaient décidées par le président de la République et prononcées par les magistrats. Puis, il y a eu tous ces procès politiques des opposants du régime de Bourguiba, à commencer par les formations de gauche pour arriver aux multiples procès des islamistes. Là encore, il était clair que les magistrats n’étaient que des comparses amenés à jouer leur propre rôle.
Sous le régime de Ben Ali, le sort de la justice ne s’est guère amélioré, même si le nouveau pouvoir en place, pour soigner son image plus que par conviction, s’est empressé de dissoudre le tristement célèbre tribunal de la sûreté de l’Etat, trop lié à l’arbitraire et à l’oppression politique. La mainmise sur l’appareil judiciaire ne s’est pas desserrée pour autant. La mise au pas de la justice se faisait désormais à travers des ministres sous les ordres et un Conseil supérieur de la magistrature malléable à souhait. Elle se faisait surtout à travers un circuit judiciaire bien huilé et connu par tous, qui permettait de massacrer les opposants politiques qui refusaient de se soumettre au dictat du pouvoir en place et de détruire les acteurs économiques qui refusaient d’être spoliés par des mafieux profitant de leurs liens de parenté avec le président de la République.
Après la révolution, le ministre de la Justice de la Troïka, Noureddine Bhiri, a utilisé tous les moyens, même les plus infâmes, pour faire perdurer cette soumission du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif. Depuis, les islamistes qui contrôlent les rouages de la justice, se cramponnent à un système qui arrange leurs affaires, tout en procédant à des aménagements de temps à autre, au niveau du personnel.
Le chef de gouvernement désigné, en proposant cinq magistrats dans la composition de son gouvernement ne fait que mettre à nu ce que tous ses prédécesseurs ont tenté de masquer. Il a mis au grand jour la preuve de la connivence entre les islamistes et certains magistrats, ce qui explique les lenteurs dans le traitement de certains dossiers impliquant les islamistes comme les assassinats politiques, l’organisation secrète, les réseaux de transfert des terroristes vers la Syrie et autres.
A titre d’exemple, les nouveaux ministres de la Justice, Hédi Guediri et de l’Intérieur, Sofiène Selliti, justifient tout le mal que disent d’eux depuis des années les avocats de la défense dans les affaires des assassinats politiques. Quant au ministre de la défense, Imed Dérouiche, celui qui, en l’an 2000, a ordonné de suspendre les activités de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme sur ordre du pouvoir en place, il n’a pas changé. Il a juste changé le fusil d’épaule.
Nous attendrons une réaction, une seule, de l’une des structures de la magistrature, ou de toutes ces structures confondues, pour remettre les pendules à l’heure et mettre l’accent sur leur attachement à la neutralité des magistrats et à l’indépendance de la justice. Ces structures sont le Syndicat national des magistrats ou l’Association des magistrats tunisiens et le Conseil supérieur de la magistrature. Pour rappel, nous attendons toujours que l’AMT publie la liste des magistrats corrompus comme elle l’avait promis au début de la révolution.










