Après la chute fracassante du gouvernement Jamli devant l’Assemblée, c’est le chef de l’Etat, Kaïs Saïed qui prend les choses en main pour le choix d’un nouveau chef du gouvernement. Et il faut dire qu’il s’y prend d’une manière à la fois classique et originale.
L’idée de demander aux partis politiques de présenter des propositions écrites pour le nom du chef du gouvernement avec une explication des raisons de ce choix et des critères utilisés rappelle le procédé de soumission à un appel d’offres. Il manquait seulement un dépôt en trois exemplaires avec « A l’attention du président de la République – Ne pas ouvrir » à écrire en rouge sur l’enveloppe et une adresse postale pour envoyer les candidatures avec accusé de réception. Les candidatures féminines seraient fortement appréciées. Un huissier de justice assisterait ensuite au dépouillement des offres et Kaïs Saïed choisirait le « moins disant » politique.
Le procédé choisi par le président de la République pour faire cette désignation tant attendue a également un aspect original. Kaïs Saïed ne semble pas souhaiter rencontrer les représentants des partis en même temps. Il discutera avec eux l’un après l’autre mais pas ensemble. M. Saïed a également choisi d’ignorer l’avis des organisations nationales de la société civile à l’instar de l’UGTT ou de l’Utica. Le procédé de sélection revêt une certaine naïveté en excluant les mastodontes que sont les organisations nationales. Il montre aussi un manque de confiance en ces partis coutumiers des démentis et des sorties médiatiques. Il n’y a que l’écrit qui reste et en bon professeur de droit, Kaïs Saïed entend bien protéger ses pourparlers à lui des perturbations extérieures. Personne ne pourra se contredire puisque les noms et les motivations seront écrits noir sur blanc.
Dans cette procédure d’appel d’offres, un autre aspect est digne d’intérêt. Les partis politiques font preuve d’une docilité suspecte et personne ne s’est indigné du fait que le président procède de cette manière. Il est fort à parier qu’ils font le calcul de ne pas se mettre à dos Kaïs Saïed et ses millions d’électeurs en s’opposant frontalement à celui qui va choisir un chef du gouvernement qu’ils vont, de toute manière, adopter. Malgré les discours grandiloquents, aucun parti ne souhaite aller vers la dissolution du parlement et des élections anticipées. Dans cette optique, tous les partis seront jugés sur leur prestation des dernières semaines et donc tous se casseront les dents sur un exercice qu’ils ne pourront pas résoudre. Rares sont les partis qui auraient de quoi financer une autre campagne, et chacun des élus présents dans l’ARP actuelle refusera de remettre en jeu un siège durement obtenu. Donc, les partis politiques, après avoir battu Ennahdha et fait tomber son gouvernement, marchent sur des œufs concernant le choix que va faire le président de la République, et donc il vaut mieux être dans ses petits papiers.
Toutefois, ces mêmes partis politiques et l’opinion publique tunisienne ne peuvent négliger un autre déterminant important du choix que fera le président de la République. Durant sa campagne et même après avoir été élu à la magistrature suprême, Kaïs Saïed s’est inscrit dans la droite lignée de la révolution et de l’antisystème. Par conséquent, le choix du prochain chef du gouvernement devra présenter une certaine cohérence avec cette idéologie. Lui aussi a des comptes à rendre à ses électeurs et lui aussi ne souhaite pas que son capital-sympathie dégringole encore plus rapidement qu’il ne baisse actuellement. Donc, le président Kaïs Saïed ne peut pas se permettre de choisir un fils (ou une fille) de ce qu’il appelle « le système », il ne peut pas porter son choix sur un enfant du sérail car ce ne serait pas cohérent avec sa proposition politique.
Les subtilités de notre système politique et de ce qu’en font les politiciens surtout, font qu’on aura un chef du gouvernement sans appartenance politique. Quelle que soit sa qualité, le système tunisien fait en sorte que la personne la plus directement responsable du bien-être des Tunisiens, celle qui a les plus larges prérogatives exécutives, ne soit pas élue. En plus, nous sommes en train d’instituer une tradition ridicule de « chef du gouvernement technocrate et indépendant ». Les expériences Habib Essid, Youssef Chahed et même Habib Jamli ont beau démontrer que cela est ridicule, mais rien ne nous empêchera de recommencer. En attendant, le pays est à l’arrêt depuis le décès de feu Béji Caïd Essebsi, et personne ne semble s’en soucier réellement.










