Les citoyens tunisiens qui ont souhaité aujourd’hui rallier la manifestation contre le pouvoir, ont été empêchés de le faire par les forces de l’ordre qui ont fermé toutes les issues menant à la place du Bardo. Ces citoyens ont été privés de jouir d’un droit constitutionnel : la liberté d’expression, de manifestation et de participation à la vie publique et politique. Il ne s’agit pas là de défendre la justesse des revendications, ni les chances de succès de ce mouvement. Il s’agit de défendre un principe immuable et une règle de base de la démocratie : la liberté.
Les raisons invoquées sont abracadabrantes. Il semblerait que le conseil municipal du Bardo a décidé dans l’urgence d’interdire toutes les manifestations dans la place du Bardo jusqu’au déconfinement total. Dans les faits, le conseil municipal du Bardo confirme qu’il est encore très loin d’une collectivité locale selon la constitution de 2014. Il est à peine une chambre de validation de décisions prises ailleurs, comme l’étaient les conseils municipaux du temps de l’ancien régime. On se rappelle tous comment les fuites d’eau et les pannes d’électricité s’annoncent magiquement à chaque fois que les organisations de la société civile insistent pour tenir une réunion dans un espace géré par les communes de Ben Ali. Il existe des attitudes qui font honneur et d’autres dégradantes. L’attitude du conseil municipal du Bardo est juste mesquine.
Encore au Bardo, dans le parking de l’ARP cette fois, des photos choquantes, d’une rare laideur montrent le président du groupe parlementaire Al Karama, Seif Makhlouf prostré devant le patron de Qalb Tounes, Nabil Karoui, assis confortablement au volant de sa grosse voiture, le cigare à la main. Ce n’est pas la rencontre entre les deux hommes qui est choquante. On sait que tous les deux sont passés maitres dans l’art de retournement de veste. Seif Makhlouf doit tout à Kaïs Saïed et a réussi sa campagne électorale grâce à lui.
Cela ne l’a pas empêché de se retourner contre lui publiquement au sein même du Parlement, dans un langage inconvenant et pédant. Quant à Nabil Karoui, il avait incendié Rached Ghannouchi, dans une lettre ouverte de sa cellule en pleine campagne électorale, pour se retrouver à la fin, le principal allié des islamistes et de leur chef.
Ce qui est très choquant en revanche, c’est le contraste entre la posture hautaine de Karoui et la posture rampante de Makhlouf. Les photos ont-elles été fuitées intentionnellement et traduisent-elles fidèlement le contenu réel de la discussion entre les deux hommes ? Cela importe peu car pour un homme politique, ce qui est important avant tout dans l’espace public, c’est le langage du corps. L’attitude de Makhlouf, telle qu’elle apparait dans ces photos, est sans conteste, une attitude de servilité.
Toujours au Bardo, au sein de l’ARP, dans l’une des salles des commissions, des micros laissés fortuitement ouverts ont enregistré à leur insu, les députés Samia Abbou d’Attayar et Bechr Chebbi d’Ennahdha. Ils étaient en train de magouiller, dans un langage ordurier, contre la présidente du PDL, Abir Moussi, et ont même invoqué la constitution d’un dossier contre elle en rapport avec le terrorisme.
Depuis deux jours, les dirigeants d’Attayar se démènent pour minimiser l’impact désastreux de cette conversation. En vain semble-t-il. L’émoi suscité par cette conversation est proportionnel à la déception ressentie par une large frange de Tunisiens qui se sont sentis floués par Attayar. Ils ont cru qu’Attayar a muri, pris une nouvelle dimension depuis qu’il a pris ses distances avec le mouvement islamiste et s’est positionné au sein de la mouvance démocratique et moderniste. Cette discussion de Samia Abbou avec le député islamiste, ainsi que d’autres événements récents, montre malheureusement qu’Attayar n’a pas beaucoup changé et est resté comme son ancêtre le CPR, un parti satellite du mouvement islamiste.
D’un autre côté, cette conversation rappelle sinistrement les pratiques de fabrication de dossiers utilisées par le régime despotique de Ben Ali contre ses opposants. Elle rappelle aussi la conversation fuitée de Nabil Karoui préparant un traquenard à une ONG dérangeante pour son business. Tout comme ces épisodes malheureux, l’attitude de Samia Abbou et de son collègue Bechr Chebbi ne peut se qualifier autrement : c’est une attitude mafieuse.










