La vie n’est pas vécue, ressentie et supportée de la même manière par tous. Alors que nous nous battons contre les résidus d’un virus que nous pensons avoir vaincu, une crise économique que nous ne sommes pas prêts de gagner de sitôt et un cataclysme politique qui finira par avoir notre peau, certains mènent des combats autres, différents et à des années lumières de ce que nous vivons.
« À mes frères et sœurs, j’ai tenté de survivre et j’ai échoué ; pardonnez-moi. À mes amis, le voyage a été cruel et je suis trop faible pour résister ; pardonnez-moi. Au monde, vous avez été d’une grande cruauté ; mais je vous pardonne », écrivait la militante égyptienne féministe et LGBT Sarah Hegazy avant de se donner la mort dans son exil, le 14 juin 2020.
Dans un pays conservateur comme l’Egypte, défendre la cause des minorités sexuelles et brandir le drapeau arc en ciel en plein public, vous expose au danger et même à la mort. Trois mois de prison après une arrestation musclée et des tortures éprouvantes lui valent une dépression post-traumatique à soigner et un exil au Canada loin de sa famille et de ses proches. Rien n’y fait, Sarah décide que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue et met fin à son calvaire. Elle avait 30 ans.
Au Salvador, Evelyn Hernandez, jeune mère, perd son bébé au moment d’accoucher. Elle est d’abord condamnée pour homicide et inculpée en première instance à 30 ans de prison, avant d’être finalement acquittée lundi dernier. Dans ce pays, qui considère l’avortement comme un crime, le code pénal prévoit deux à huit ans de prison pour les cas d’avortement allant jusqu’à considérer la perte d’un bébé comme un « homicide aggravé » puni de 30 à 50 ans de réclusion criminelle. C’est la peine qui avait été portée contre Evelyn Hernandez. Au moment des faits, elle avait tout juste 18 ans.
En Tunisie, la vie n’a guère plus de valeur pour les moins nantis. Il y a deux semaines, 7 personnes décèdent après avoir consommé de l’alcool frelaté mélangé à l’eau de Cologne. Le mélange parfumé et enivrant a aussi rendu malades une soixantaine de personnes. Une pratique pourtant courante dans ces contrées oubliées où l’on est trop hypocrite pour légaliser la vente d’alcool, miroitant aux jeunes le plaisir de paradis artificiels via ces cocktails de la mort. Une bouteille d’eau de Cologne coûte en effet moins cher qu’un pack de bière mais procure plus de plaisir compte tenu de la quantité d’alcool qu’elle contient. Un mauvais dosage fait basculer la vie de 7 jeunes gens. Ils avaient la vingtaine.
Il y a très exactement trois ans, en juin 2017, le corps de Khalifa Soltani avait été retrouvé au Mont Mghilla à Kasserine. Le jeune berger avait été décapité par les terroristes. Son frère Mabrouk Soltani avait subi le même sort en 2015. Le spectacle, diffusé sur la TV nationale, de sa tête, gardée bien au frais par sa mère dans le frigo familial, avait choqué l’opinion publique. Les deux frères avaient 16 et 23 ans.
Le 9 juin, l’association Shams de dépénalisation de l’homosexualité rapporte la condamnation de deux jeunes gens au Kef pour sodomie, en vertu de l’article 230 criminalisant les relations sexuelles entre deux hommes. « Le juge a considéré que leur refus de subir un test anal constitue une preuve suffisante pour les inculper », note l’association dans son communiqué. Tous les deux ont 26 ans.
Le 2 juillet prochain, se tiendra le procès de Emna Chargui. La jeune blogueuse est accusée d’avoir partagé – uniquement partagé – sur sa page Facebook un texte intitulé « la sourate du Coronavirus » et qui imite la structure et l’ornement d’un texte coranique. Il n’en fallait pas plus pour crier au scandale et au blasphème contre la jeune fille, accusée de jeter de l’huile sur le feu dans un climat déjà tendu. Dans sa grande sagesse, la Constitution tunisienne consacre la liberté de croyance et de conscience mais indique en même temps que c’est le rôle de l’Etat de protéger la religion. La porte ouverte à toutes les dérives. Emna Chargui n’a que 22 ans.
Aujourd’hui, plusieurs appels sont lancés au gouvernement pour garantir les libertés des minorités…mais aussi tenir des promesses que le chef du gouvernement a lui-même formulées lors de la campagne pour la présidentielle. L’association Shams porte plainte contre le gouvernement devant la cour pénale internationale pour « crime contre l’humanité », dénonçant les « arrestations massives visant les membres de la population LGBT ».
Hezb el Warka a adressé, hier, un message au chef du gouvernement Elyes Fakhfakh dans le cadre d’une campagne appelant à l’abrogation de la peine d’emprisonnement pour les consommateurs de cannabis sous le hashtag #Baddel52. Une promesse formulée par Elyes Fakhfakh, alors en campagne pour accéder au palais de Carthage.
Blasphème, homosexualité, consommation de cannabis ou d’eau de Cologne, autant de condamnations contre des jeunes qui ne demandent qu’un simple droit à la vie. Une vie comme ils l’entendent et dans laquelle ils essayent de fuir la réalité morose du mieux qu’ils peuvent…










