Cinq partis politiques (Al Amal, le Mouvement démocratique, Machrouû Tounes, Beni Watani et Afek Tounes) ont organisé, ce samedi 20 juin 2020 à l’hôtel de Paris à Tunis, une conférence économique sur le thème les répercussions de la crise économique et des propositions pour la dépasser.
Etaient notamment présents, la présidente d’Al Amal Salma Elloumi, le président du Mouvement démocratique Ahmed Néjib Chebbi, le président du parti Machrouû Tounes Mohsen Marzouk, le président de Beni Watani Saïd Aïdi, le président d\’Afek Tounes Yassine Brahim ainsi que plusieurs figures politiques indépendantes ou membres de ces partis.

Dans son allocution d’introduction, Mme Elloumi a expliqué que ces partis ont choisi de mettre l’économie parmi leurs priorités car aucun développement politique ou démocratique n\’est possible sans développement économique et social. L’objectif étant de trouver, ensemble, une solution avec la participation de politiciens, économistes et hommes d’affaires, en formulant des propositions pratiques pour une sortie de crise. Les politiciens des partis précités voulant jouer un rôle positif et être une force de proposition et non une simple opposition.
Pour Slim Tlatli, le modérateur du débat, il ne faut pas s’arrêter à un descriptif de la situation mais la diagnostiquer et trouver l’origine du mal (les raisons politiques, économiques, sociales, organisationnelles et de gouvernance).

Premier orateur, l’expert-comptable Walid Ben Salah, est revenu sur l’impact de la crise Covid-19 sur l\’état des finances publiques. Le tableau brossé par l\’expert est sombre, et ceci sans tenir compte des répercussions de la pandémie.
M. Ben Salah a commencé par mettre en relief le fait que nos principaux clients et fournisseurs soient impactés par la crise sanitaire, aura aussi un effet sur l’économie tunisienne qui est très liée à l’étranger (le commerce extérieur représentant 95% de notre PIB).
L’expert-comptable a indiqué que la croissance économique moyenne du pays s’est située à 1,5% sur les 5 dernières années (2015-2019) et qu’elle était significativement inférieure aux prévisions initiales et aux moyennes mondiales et régionales. Il a souligné que, selon certaines études, il faudra 2 ans pour retrouver le niveau de croissance de 2019, qui était déjà assez bas. Il a noté que le PIB/habitant a fortement augmenté entre 2010 et 2020 de 6.000 dinars à près de 11.000 dinars mais concrètement et en dollars, il est en chute libre.
S’agissant des indicateurs, les chiffres des 2019 étaient moins performants que 2018. Et ceux de 2020 sont catastrophiques : -1,7% de croissance au premier trimestre 2020, des exportations en baisse de 37,1% en mai 2020 pour des importations en baisse de 34,5% pour cette même période, des recettes touristiques en chute de 36,6%, des transferts de TRE en diminution de 10,1%…
En ce qui concerne l’impact de la pandémie Covid-19, une étude commandée par le PNUD prévoit une croissance de -4,4% contre +2,7% prévue, un investissement de -4,9% contre +3,1% prévu, des exportations de -8,8% contre +5,8% prévues, des importations de -9,6%contre +3,8% prévues, une consommation des ménages de -8% contre +1,9% prévue, un chômage de +21,6% contre +15% prévu (274.500 chômeurs en plus) et un taux de pauvreté de 19,2% contre 15,2% (457.500 individus en plus).
Sur le volet des répercussions sur le budget de l’Etat 2020, l’expert-comptable a constaté au premier trimestre une baisse des ressources de 4,1%, une hausse des dépense de fonctionnement de 15,1%, une baisse des dépenses de développement de 50% et une hausse des services de la dette de 2%.
Selon ses calculs, le déficit budgétaire au premier trimestre 2020 serait de 1,4 milliard supérieur aux prévisions faites et ceci sans tenir compte des déficits des caisses sociales et des établissements publics. La dette publique aurait augmenté de 10% en 5 ans, passant de 55,9 milliards de dinars en 2016 à 94 milliards de dinars en 2020 (hors dettes des entreprises et établissements publics, garanties de l’Etat, crédits d’impôts et crédits fournisseurs publics et privés). Il y a eu un endettement supplémentaire de 15 milliards de dinars les 5 dernières années pour une croissance moyenne de 1,5% et un PIB/habitant en baisse de 20%, a expliqué l’expert-comptable, en estimant que «c’est irresponsable».
Walid Ben Salah a estimé, donc, l’impact Covid-19 sur le budget de l’Etat de 3,6 milliards de dinars supplémentaires sur le budget prévu, ce qui représenterait 4,2% du PIB (en se référant au rapport du PNUD). Ce chiffre ne tient pas compte des contributions supplémentaires au profit des entreprises et établissements publics, aux caisses sociaux et autres.
Ainsi, selon lui, l’impact de la pandémie Covid-19 sur les finances publiques est «très important et très coûteux» et il faudra trouver les ressources pour collecter ces 3,6 milliards de dinars et dans le rapport du PNUD, on parle déjà d’une baisse des investissements publics de 40%.

Le tableau brossé par Mohamed Louzir n’était pas meilleur. Il a noté qu’en 2011, les équilibres étaient bons mais que le modèle économique s’était essoufflé : il avait fait son temps et ne réalise plus les résultats escomptés. Mais depuis la révolution, on s\’est contenté de «solutions pansements».
Pour lui, le chainon manquant est l’investissement et c’est le moment d’investir. Autre chose importante, selon lui, on n’a pas su vendre la Tunisie (son excellente position, ses talents, son climat, etc.). «Il faut avoir l’audace de réformer», a-t-il martelé.
Le tableau brossé par Mohamed Trabelsi sur la situation sociale est également tout aussi sombre. Pour lui, il y a deux tendances : ceux qui disent que rien n’a été fait et ceux qui veulent blanchir les gouvernements qui se sont succédé en rappelant le manque de moyens. Il a rappelé que la résistance crée les acquis mais que certains se plaisent à véhiculer un discours populiste qui augmente ce sentiment de pessimisme auprès de la population, qui finit par ne plus voir les acquis.
L’ancien ministre a noté que depuis l’indépendance, des mesures sociales ont été prises, mais sans stratégie : de simples mesures d’accompagnement, d’où leur impact limité. Il a évoqué le projet de loi de la sûreté sociale adopté en conseil des ministres en décembre 2019 et soumis au Parlement et qui pourrait devenir, selon lui, un point de départ pour une réforme sociale et pour un pacte offrant une protection sociale universelle.
Autre point important, le ministre a indiqué que le discours de méritocratie a perdu sa crédibilité au profit d’un discours de substitution assez dangereux. D’où, la nécessité de se mettre d’accord sur un pacte social qui diminuera les disparités, via un dialogue qui permettra la mise en place d’une stratégie nationale via un dispositif institutionnel global. Parmi les thèmes qu’il propose : le système de propriété et le système fiscal.

Abderrazek Zouari a souligné que le modèle économique actuel est devenu caduc. Il est revenu sur les politiques de relance possible. Il a précisé qu’en général, dans ce cadre, on pense à une croissance tirée par la demande, ce qui est une politique de court terme et réclame des financements. Il recommande donc une relance par l’offre avec une pleine utilisation des capacités de production et une augmentation de la productivité. Selon lui, on peut gagner 2% de croissance par la productivité. Il prône aussi un saut technologique et surtout la mise en place d’une politique industrielle et d\’un choix sectoriel.
L’ancien ministre appelle aussi à une réforme institutionnelle, un système d’information partagé par toutes les administrations et un identifiant unique. Il conseille également la mise en place d’une politique de gestion des risques sociaux.
Clôturant l’évènement, Slim Tlatli a estimé que le système de gouvernance est devenu une entrave et crée des inégalités. Pour lui, il est important d’évoluer les politiques mises en place et déterminer leurs impacts. Il faut que le système permette un accès aux droits et une égalité des chances, d’où la nécessité de la révision des politiques publiques.
I.N










