Offensif. C’est cette stratégie de défense qu’a choisie Elyes Fakhfakh pour défendre sa position suite aux scandales (au pluriel) de ses participations dans une entreprise ayant du business exclusif avec l’Etat et le fait qu’il soit encore gérant d’une autre entreprise, alors que la loi le lui interdit. Dans son discours du jeudi 25 juin, il a attaqué, il a fait valoir son droit et il a annoncé vouloir changer la loi pour que celle-ci soit conforme à ce qu’il veut. Tordre la loi et en créer une autre pour qu’elle réponde à vos besoins, c’est du déjà vu en Tunisie. Youssef Chahed a pêché dans la même zone il y a un an. On connait la suite. Pourtant, force est de reconnaitre que l’actuel et l’ancien chef du gouvernement n’ont pas tort dans ce qu’ils ont essayé de faire sur le fond. Aussi bien pour le premier que pour le second, ils ont fauté dans le timing choisi et non sur la nécessité de modifier la loi.
Pour Youssef Chahed, rappelons-le, il a voulu barrer la route à tous les présidents d’associations qui se cachent derrière des organismes caritatifs pour se frayer un chemin dans la politique. C’est de la triche, c’est une brèche dans nos lois actuelles et il est impératif que cela change. Le timing qu’il a choisi était, en revanche, immoral car il ne voulait pas vraiment barrer la route aux tricheurs, mais plutôt à des adversaires dangereux qui risquaient de le devancer dans les élections. Et c’était le cas.
Pour Elyes Fakhfakh, la perception qui se dégageait de sa volonté de modifier la loi n’était pas de régler un problème réel créé par cette loi idiote, mais plutôt de légaliser sa situation en adaptant la loi à son propre cas. C’est une perception et même si elle est fausse, c’est elle qui domine dans la tête de l’opinion publique.
En attendant les conclusions des trois enquêtes engagées contre Elyes Fakhfakh, administrative, parlementaire et judiciaire, il est utile de profiter de ce scandale pour parler du fond du problème, c\’est-à-dire les tricheries diverses effectuées par les citoyens (M. Fakhfakh reste un citoyen avant tout) pour obtenir gain de cause face à des lois qui les desservent. Un nom générique et très bateau a été créé pour cela : la corruption.
Les tricheries ne sont pas exclusives à la Tunisie et, partout dans le monde, on lutte contre la corruption. Même que la Tunisie est loin d’être une championne en la matière. Des pays comme la Colombie, la Thaïlande, la Russie ou le Brésil nous devancent largement. N’empêche et bien que nous soyons en milieu du tableau avec un indice de perception de la corruption plus proche de la Grèce, de la Chine et du Maroc que de la Turquie, le Bahreïn et l’Algérie, il va sans dire que l’on se doit de lutter contre l’origine de ce fléau et non contre le fléau lui-même.
Ce dont on ne parle que rarement, c’est qu’Elyes Fakhfakh ou Nabil Karoui et les divers suspects de corruption n’auraient jamais triché (si triche il y a) si les lois étaient bien faites et si l’administration respectait l’esprit de la loi plutôt que strictement la loi.
Nos lois sont mal faites et certaines d’entre elles sont anachroniques, voire anticonstitutionnelles.
Un patron d’entreprise n’essaierait jamais de corrompre un agent du fisc si la fiscalité était raisonnable et l’agent du fisc ne se laisserait jamais corrompre si son salaire était suffisant pour lui garantir un train de vie décent. Je ne justifie pas la corruption, loin de là, je dis qu’il faut en finir avec ses origines. Si les pays scandinaves, la Suisse ou Singapour ne souffrent pas de la corruption, c’est parce que ces pays ont des lois adaptées aux besoins de leurs citoyens, qu’ils soient hommes d’affaires ou fonctionnaires. Chez eux l’Etat est au service du citoyen, alors que chez nous c’est le citoyen qui est au service de l’Etat. Dans leurs pays, Etat et citoyens fonctionnent dans un esprit gagnant-gagnant, alors que chez nous, on fonctionne dans un esprit perdant.
On peut casser Elyes Fakhfakh, oui, et après ? Il y aura assurément un autre Fakhfakh. Seïf Eddine Makhlouf se la joue Zorro devant lui, mais lui-même est un délinquant fiscal. Il est à parier que l’on trouvera des cadavres dans le placard de Yassine Ayari si jamais le fisc français ou tunisien s’intéresse à lui. On peut avoir la peau de Fakhfakh, oui et après ? Trouvez-vous normal que tout candidat à un poste ministériel doit se débarrasser d’abord de ses actions dans des sociétés et de tout ce qui a fait sa fortune ? Les portefeuilles ministériels seraient-ils exclusifs aux pauvres qui n’ont pas créé d’entreprise ?! Par quelle logique je dois me débarrasser de ma fortune pour prétendre à un portefeuille ministériel ? Le plus idiot est qu’il est très facile de détourner cette loi et ce en cédant ses actions à des proches ou en leur signant une procuration ! Mais pourquoi tricher alors qu’il est plus rationnel et plus porteur d’être honnête ! En janvier 2015, lors de la constitution du gouvernement de Habib Essid, Karim Skik a été proposé au poste de ministre des Télécommunications et de l’Economie numérique. Il a tout bonnement refusé le poste car il a estimé qu’il y avait un conflit d’intérêts entre son activité et cette responsabilité. Donc, si ce n’est l’intégrité personnelle des ministres ou des candidats-ministres, comme ce fut le cas de Karim Skik, la loi, telle qu’appliquée aujourd’hui, ne saurait mettre un terme à des pratiques frauduleuses.
Tant que nous avons des lois scélérates et une administration anachronique qui poussent à la malhonnêteté, tant que nous aurons de la corruption, des pots de vin, du népotisme et du favoritisme.
Ce qu’il faut ? Adapter nos lois ancestrales à notre réalité d’aujourd’hui ; adapter les salaires des fonctionnaires à leur vrai niveau académique et leur expérience professionnelle de telle sorte qu’ils aient un train de vie décent et proche des salariés du privé ayant suivi le même parcours ; mettre l’Etat et son administration au service du citoyen et non l’inverse ; considérer le citoyen comme un contribuable et non comme un imposable.
Regardez les différents décrets pondus par Elyes Fakhfakh au lendemain du covid-19. Ils sont restés lettre morte, car l’administration a fait abstraction de leur esprit pour imposer sa propre vision restrictive sous différents prétextes valables. Le gouvernement voulait sincèrement aider les entreprises, créatrices d’emplois mais l’administration ne voulait pas car elle considère les chefs d’entreprises comme d’hypothétiques voleurs et menteurs dont les déclarations se doivent d’être vérifiées avant toute prétention d’aide.
Sur le fond, et sans faire de procès d’intention, les fonctionnaires responsables d’avoir tué l’initiative gouvernementale, voient d’un mauvais œil comment ces chefs d’entreprises roulent dans des berlines luxueuses et habitent de belles maisons, alors qu’eux se tapent un salaire de misère. C’est pour cela d’ailleurs que la même administration impose des taxes mirobolantes à des produits ordinaires qu’elle considère comme des produits de luxe. Un disque vinyle, une boite de Légo ou un produit cosmétique de marque sont du luxe chez nous, alors que ce ne sont que des produits du quotidien dans les pays scandinaves. Une BMW, une Mercedes ou une Audi sont considérés comme des voitures dans les pays scandinaves alors que c’est du luxe chez nous. Le jour où le directeur dans une fonction publique pourra s’offrir avec son salaire une BMW comme son camarade de classe qui a évolué dans le privé, ce jour là ce directeur ne sera plus tenté par la corruption et ne sera plus tenté de mettre des bâtons dans les roues du privé. Ils seront tous les deux dans un esprit gagnant-gagnant et c’est tout le pays qui en profite : l’administration qui se débarrasse des évadés fiscaux, les chefs d’entreprises qui se débarrassent de la pression fiscale, les hauts fonctionnaires qui se débarrassent des salaires de misère indignes de leur rang, les citoyens qui se débarrassent du favoritisme et clientélisme et tout le pays qui se débarrasse de la corruption puisqu’il l’aura tuée dans l’œuf.
Tout cela s’appelle « le système » et c’est notre système qui est corrompu et incite à la corruption.
Plutôt que d’affronter le fond du problème et le prendre à bras le corps pour le régler, nous sommes en train de combattre depuis dix ans les symptômes du problème et ce pour ne pas devoir changer le système.










