C’est le grand enseignement du remaniement ministériel annoncé par Hichem Mechichi dans l’après-midi du 16 janvier 2020. Les ministres du président de la République ont été mis sur la touche pour être remplacés par d’autres avec différentes proximités. Analyse.
Hichem Mechichi a déclaré que le remaniement qu’il a opéré était dans la continuité de ce qu’il avait dressé comme crédo : compétence et indépendance. Toutefois, son petit sourire en coin trahissait sa satisfaction de s’être débarrassé de la pâte présidentielle dans sa composition gouvernementale. Outre les ministères des Affaires étrangères et de la Défense, les titulaires des portefeuilles des Domaines de l’Etat, de la Justice et de l’Intérieur étaient notoirement du côté de Kaïs Saïed, président de la République. Hichem Mechichi a repris le « contrôle » de ces départements notamment avec la nomination d’un fidèle à l’avenue Habib Bourguiba en la personne de Walid Dhabi.
Pour le reste, il convient de souligner le beau clin d’œil du destin à Youssef Fennira. Le ministre Echaâb, Fathi Belhaj, lors du gouvernement Fakhfakh, l’avait limogé de la direction de l’Aneti (agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant) lors de son dernier jour au ministère. Aujourd’hui, M. Fennira revient aux commandes de ce ministère apportant un vent de fraicheur et de jeunesse à un gouvernement qui en avait besoin. Zakaria Belkhouja est également dans ce rôle. Extrêmement actif au niveau de la jeunesse tunisienne depuis des années, M. Belkhouja ne manquera pas de relever les challenges même si son prédécesseur n’a pas démérité.
Pour deux autres ministères au moins, l’urgence d’un meilleur rendement imposait au chef du gouvernement d’en remercier les titulaires. Il s’agit des ministères de la Santé et de la Justice. Les problèmes répétés de communication de Faouzi Mehdi, ex-ministre de la Santé, ont précipité son limogeage particulièrement quand la lutte contre Coronvairus imposait une clarté et une poigne qu’il n’a jamais eues. Il a été remplacé par un enfant de la maison, en la personne de Hédi Khairi, ancien doyen de la faculté de médecine de Sousse et chef de service. Pour le ministère de la Justice, le changement de titulaire ne peut être dissocié de la grève la plus longue et la plus dévastatrice qu’ont tenue les juges. Le rendement du ministre dans cette situation, Mohamed Boussetta, a été désastreux et il a même mis de l’huile sur le feu. Par la même occasion, cela permettait de remplacer un ministre dont l’allégeance à Kaïs Saïed ne faisait pas de doute.
Par ailleurs, plusieurs observateurs s’interrogent sur les réelles influences et proximités politiques des différentes ministres. La délectation avec laquelle Oussema Khelifi, chef du bloc de Qalb Tounes, a reçu la composition du remaniement nourrit ces interrogations. D’un autre côté, il est utile de rappeler que la proximité de Oussema Kheriji avec Ennahdha n’est pas un secret. Ridha Ben Mosbah, nommé à l’Industrie et aux PME, faisait partie de la short List du parti islamiste pour la présidence du gouvernement. On prête également au nouveau ministre de la Justice, Youssef Zouaghi, une certaine proximité avec le parti Tahya Tounes et son président Youssef Chahed qui l’avait propulsé directeur général de la Douane en janvier 2018.
Pour le reste, les nominations aux différents ministères ont été reçues favorablement. Chiraz Laâtiri, par exemple, n’a pas caché sa joie de voir Youssef Ben Brahim lui succéder. Elle a écrit : « L’homme de la situation dans un contexte où le secteur est sinistré par la crise sanitaire. Je suis fière de l’avoir connu et collaboré à ses côtés, un homme d’Etat par excellence, compétent, engagé et doté des vraies valeurs morales et humaines ». Chiheb Ben Ahmed est une valeur sûre qui a l’étoffe nécessaire pour occuper n’importe quel ministère, même si lui confier l’Environnement et les Affaires locales est loin d’être un cadeau.
Malgré cela, le remaniement, dans son ensemble, souffre d’une lacune profonde : l’absence de femmes. Il se murmure dans les couloirs que le président de la République, Kaïs Saïed, a opposé une fin de non-recevoir à la nomination de Nissaf Ben Alaya au ministère de la Santé. Après l’avoir négligée lors de la fête de la Femme, le 13 août dernier, il semble avoir une dent contre elle. Quoi qu’il en soit, aucune femme n’a semblé correspondre aux critères de compétence et d’indépendance dressés par le chef du gouvernement. Pourtant, la parité est un principe constitutionnel. Une constitution que Hichem Mechichi ne maitrise pas encore sur le bout des doigts puisqu’il a déclaré qu’il soumettrait les nouveaux ministres à un vote devant l’Assemblée des représentants du peuple. Or, cet usage n’est régi que par un article du règlement intérieur de l’Assemblée et il n’en est fait aucune mention dans la constitution.
Mis à part la qualité de ce remaniement, analysée à travers les ministres nommés et ceux remplacés, il reste indéniable que le signal est négatif. Opérer un aussi large remaniement seulement quatre mois et demi après la prise de fonctions n’est pas rassurant. Ce gouvernement devra rebâtir des relations solides et rassurer les partenaires internationaux quant à une certaine stabilité future. Ce sera, de toute manière, une condition sine qua none pour la réussite de toute réforme.
Marouen Achouri










