L’actualité haletante de la semaine passée depuis la commémoration du 14-Janvier nous aurait presque fait oublier Ennahdha et ses soucis intérieurs. Nous nous sommes concentrés, à juste titre d’ailleurs, sur les mouvements nocturnes et ce qui les accompagne comme vandalisme et vol. Nous nous sommes également focalisés sur le remaniement ministériel opéré par Hichem Mechichi, chef du gouvernement, qui espère entretenir l’illusion d’un gouvernement de compétences indépendantes.
Mais pendant que tout ce beau monde était occupé, le parti Ennahdha a réussi à mettre de l’ordre dans ses affaires intérieures grâce à la naissance, aux forceps, d’un nouveau bureau exécutif. C’est en deux vagues que cette élection a eu lieu, une première le 31 décembre 2020 et une seconde le 17 janvier 2021. Le tout nouveau porte-parole du parti, Fathi Ayadi, s’est montré tellement content de cette nouvelle réalisation qu’il a regretté qu’elle ne soit pas dûment fêtée, y compris par les médias. Il devra certainement travailler sur ses relations avec les médias et ne plus, à l’avenir, oser ce genre de proposition. Mais cela n’empêche pas qu’il y a des raisons d’être heureux, pour eux en tout cas.
Rached Ghannouchi aura réussi le tour de force d’étouffer la contestation des Cent qui devenait de plus en plus sérieuse et qui menaçait son trône. L’objectif pour le chef des islamistes était de déminer le terrain en vue du congrès et de ne pas en faire une foire d’empoigne autour de sa légitimité. Le chemin pour désamorcer cette crise autour de sa personne est passé par deux phases. La première a été de déléguer, en novembre 2020, à son fidèle défenseur, Abdelkarim Harouni, l’annonce qu’il ne va pas se présenter à la présidence du parti lors du prochain congrès. Une affirmation qu’il faut quand même prendre avec des pincettes puisque Rached Ghannouchi n’a pas confirmé cela, et qu’il lui sera toujours possible de jouer sur les mots. La deuxième phase est l’élection d’un nouveau bureau exécutif en faisant en sorte d’y intégrer les meneurs de la fronde contre sa personne et son leadership. C’est pour cela qu’on trouve dans cette composition l’ancien ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, qui était l’une des principales têtes de pont du mouvement anti-Ghannouchi. L’objectif de cette manœuvre est de casser cette contestation en associant les frondeurs à la conduite du parti en vue d’un hypothétique congrès qui devait avoir lieu en 2020. Mohamed Ben Salem, un autre frondeur, aura beau dénoncer les entourloupes juridiques autour de l’élection de certains membres, il aura beau dénoncer le fait que les responsabilités vont se trouver diluées. Rached Ghannouchi aura quand même réussi son tour de force. Au pire, il aura réussi à diminuer grandement la colère dont il faisait l’objet par rapport à sa conduite des affaires du parti durant ces dernières années.
C’était une vraie bataille rangée qui s’annonçait pour le congrès d’Ennahdha. La conduite politique laisse à désirer. Rached Ghannouchi devait être sérieusement critiqué sur la diminution notable du nombre d’électeurs du parti, sur les épisodes d’alliance avec Nidaa Tounes hier et Qalb Tounes aujourd’hui, sur la séquence douloureuse Habib Jemli. Mais le leader d’Ennahdha a, d’ores et déjà, réussi à désamorcer une bonne partie de ce terrain miné. En guise de cadeau supplémentaire, les fidèles lieutenants et chouchous du président restent présents au bureau exécutif, à l’instar de Anouar Maârouf.
Plusieurs s’étaient réjouis de voir Ennahdha s’effriter et de voir l’autorité de son chef historique remise en question. Beaucoup voient en lui l’origine du mal qui frappe la Tunisie depuis des années. Mais ils ont oublié que Rached Ghannouchi reste un habile manœuvrier que seul feu Béji Caïd Essebsi avait réussi à contrer. Par ailleurs, le spectre d’un retour de l’ancien régime a joué un rôle mobilisateur au sein d’un parti qui a profité de l’idée fédératrice de l’ennemi commun. Aujourd’hui, la prochaine échéance devant le parti est le congrès qui sera préparé par un bureau exécutif consensuel où tous les courants seront représentés. Il est certain qu’il restera quelques leaders pour questionner la conduite et les choix de Rached Ghannouchi comme par exemple Samir Dilou ou Mohamed Ben Salem. Mais il est clair que la tension sera moindre et qu’il sera toujours possible de contenir ces voix dissonantes.
La politique est une histoire de longue haleine, c’est un marathon pas un sprint, et l’on est bien obligés de constater que Rached Ghannouchi est un coureur de fond. On ne peut être le leader d’un parti aussi puissant pendant près de quarante ans sans avoir le souffle nécessaire et sans être capable de contenir les velléités de ses membres. La plus grande erreur qu’il est possible de faire quand on affronte le parti Ennahdha est de le sous-estimer.










