Cette semaine, nous allons nous prêter à un petit jeu. Imaginez l’entraîneur d’une équipe de division 3 qui va jouer la finale de la Coupe de Tunisie, à domicile, face à la meilleure équipe du pays.
Cette équipe, appelons là Kalâa Sports (KS), est entraînée par un coach sans expérience et sans licence d’entraîneur, mais qui bénéficie d’une grande popularité dans sa bourgade. Son équipe est paresseuse et tout aussi inexpérimentée, mais elle porte l’espoir de toute la région pour vaincre le finaliste de la Coupe, l’Espérance sportive.
Le jour de la finale, l’entraîneur de KS se lève de bonne heure et appelle le gouverneur de la région pour lui dicter ses ordres farfelus. Afin d’éviter tout trouble à l’ordre public, le gouverneur s’exécute, bien que légalement il ne devrait pas.
Ainsi, notre populaire entraîneur demande au gouverneur d’intercepter le bus de l’équipe adverse et d’en faire descendre ses meilleurs joueurs, question de vérifier s’ils ne sont pas dopés. Il lui demande également d’interdire l’accès au stade à tout le public de l’équipe adverse et, s’ils rouspètent, de les faire arrêter pour trouble à l’ordre public.
Il descend sur le terrain et quelqu’un ose lui faire remarquer que son équipe est très loin du niveau requis. Peu importe, comme une mère poule qui refuse de voir que son fils est borgne, il accuse l’équipe adverse de sorcellerie et d’être à la source des malheurs de KS. Son préparateur sportif lui fait remarquer à son tour que ce n’est pas ainsi qu’on dirige une équipe et qu’on prépare une finale. Il limoge le préparateur.
Le match commence. L’entraîneur demande à l’arbitre de donner des cartons jaunes et des cartons rouges à l’équipe adverse. L’arbitre l’envoie balader… En colère, l’entraîneur décide alors de limoger l’arbitre et de le faire remplacer par un autre. Il s’avère que le second arbitre est aussi borné que le premier. Il le fait changer à son tour pour le remplacer par un de ses amis. Un joueur de l’équipe adverse s’énerve et conteste la décision. Il reçoit un carton jaune. Un autre reçoit un carton rouge. Le match se poursuit et les joueurs de Kalâa sont dépassés. Ils commencent à tacler les Espérantistes. Même que l’un d’eux s’est permis de prendre le ballon avec ses mains pour tenter de le mettre dans les filets. L’arbitre fait comme s’il n’avait rien vu, le gouverneur surveille le public tout excité et l’entraîneur trouve normal que ses petits joueurs mal élevés se comportent ainsi.
Dans les gradins, le public de l’Espérance crie au scandale pendant que les Kalaâouis applaudissent. A un moment, et en dépit des tricheries, l’Espérance marque un but.
L’entraîneur ordonne à l’arbitre de faire arrêter le match ! Mais comment ça on arrête le match ?! C’est ainsi ! On va arrêter le match ! L’entraîneur prend le gros document du règlement de la Fifa et s’érige contre le fait que la Fifa ose s’immiscer dans un match de la Coupe de Tunisie. Il va changer les règles du football pour les faire adapter au niveau de Kalâa Sports ! Le public kalaâoui applaudit ! L’arbitre baisse la tête. Le gouverneur fait comme si de rien n’était, sa seule boussole étant le calme dans les gradins, le match ne l’intéresse pas.
Après avoir changé le règlement du foot, limogé l’arbitre désigné par la Fédération de foot, dressé des cartons rouges à l’équipe adverse, l’entraîneur de KS planche sur le règlement régissant le tournoi de la Coupe de Tunisie et décide de le modifier à son tour ! En plein match !
Le public kalâaoui continue d’applaudir. Une partie du public espérantiste est renvoyée du stade pour trouble à l’ordre public. Quelques journalistes osent rappeler le règlement de la Fifa et de la FTF. Ils sont renvoyés à leur tour. Seuls les journalistes qui mettent en valeur le jeu kalaâoui sont autorisés à poursuivre leur travail.
L’entraîneur espérantiste appelle la FTF et la Fifa à la rescousse pour leur demander de faire cesser ce manège. L’entraîneur de KS l’accuse d’être à la solde des étrangers et ordonne à l’arbitre de le faire expulser du stade.
Il commence ensuite à rédiger les nouveaux règlements du match. Il fait appel au public des gradins de venir l’aider. Seuls quelques-uns répondent à l’appel. Peu importe, il rédigera quand même le règlement avec eux.
Le temps passe, il faut poursuivre le match, la nuit va tomber et il fait une chaleur torride. Les joueurs, tout comme les deux publics, ont très soif et ils doivent rentrer chez eux pour s’occuper de leurs enfants. L’entraîneur prend quand même son temps, l’urgence d’après lui, est de réécrire tout le règlement du foot et tout le règlement de la Coupe de Tunisie. Il ordonne au gouverneur d’aller confisquer toute l’eau disponible dans la ville afin d’abreuver les joueurs de KS. Et les autres joueurs ? Et le public qui doit ramener cette eau à ses enfants ? L’entraîneur n’entend rien, il confisque toute l’eau de la ville…
Vous voulez connaitre la suite de l’histoire ? La Steg va couper l’électricité éclairant le stade. Le public espérantiste va s’énerver et va envahir le terrain pour faire éjecter l’entraineur de KS. Il est rejoint par le public kalâaoui qui, malgré tout, finit par comprendre qu’il ne peut pas gagner un match de cette façon. Les joueurs kalâaoui rentrent aux vestiaires désabusés ne comprenant toujours pas pourquoi doivent-ils s’entraîner pendant des mois pour gagner un match, alors qu’il suffit de diaboliser l’adversaire, d’intimider l’arbitre, de faire taire le public et les journalistes et de changer le règlement.
Les représentants de la Fifa et de la FTF débarquent dans le stade, pour constater les dégâts. Ils voudraient bien faire rejouer le match, mais ça sera dans quelques mois. Après la coupe du monde.
La Steg voudrait bien rétablir l’électricité, mais il faut tout d’abord que les deux publics cotisent pour régler les impayés antérieurs et mettent des garanties réelles pour que l’incident ne se répète plus. Idem pour le fournisseur d’eau qui, désormais, vend beaucoup plus cher ses bouteilles.
Pour les quelques rares lecteurs qui n’ont pas compris la métaphore. L’entraîneur de KS est KS lui-même, c’est-à-dire Kaïs Saïed, président de la République tunisienne. Le gouverneur, ce sont les forces armées. L’arbitre représente l’ensemble des magistrats tunisiens. Le préparateur sportif, c’est le chef de cabinet de la présidence. L’Espérance et son public, c’est la population tunisienne. Le public kalaâoui est représenté par ces 535.000 personnes qui ont participé à la consultation nationale et tous ceux qui ne savent qu’applaudir matin et soir, aveuglés par leur bêtise de vouloir gagner un match par la tricherie.
La Fifa c’est le FMI et la FTF est l’Etat tunisien. Le règlement de la Fifa, ce sont toutes ces lois et règles internationales. Le règlement de la FTF de la Coupe de Tunisie, ce sont les lois du pays et, notamment sa constitution et le code électoral. La Steg, ce sont les agences de notation internationales, alors que le fournisseur d’eau, ce sont tous les investisseurs nationaux et internationaux.










