Pourquoi l’image de petites filles portant le voile à Carthage suscite autant le débat ? Non, il ne s’agit pas nécessairement d’islamophobie et de combat contre l’Islam. Il s’agit plutôt de combat contre l’endoctrinement et l’intégrisme.
Que les parents décident d’inculquer à leurs enfants les préceptes de la religion dès leur plus jeune âge n’a rien de choquant. Ceci va du besmellah prononcé à table avant de manger, de la lecture du Coran, de la prière à la mosquée au port du voile. Ceci n’est au fond pas très différent du comportement de parents qui inculqueraient un esprit critique à leurs enfants, qui leur apprendraient à douter de tout et à se poser des questions et qui leur enseigneraient les fondements de la science comme seule croyance valable. On élève ses enfants comme l’on est, de sorte à en faire des mini-nous. Enfin au début.
Voiler les filles impubères et obéissant encore au contrôle parental n’est en rien illégal. Il peut cependant gêner. Le voile étant – selon les fondements mêmes de la religion – un habit servant à cacher les attraits des femmes et les protéger contre la prédation sexuelle masculine, à faire d’elles des êtres « purs » et « immaculés ».
Considérer qu’une enfant doit être protégée de la prédation masculine a de quoi déranger. C’est défendre l’idée selon laquelle une enfant peut représenter un quelconque attrait sexuel pour les adultes. C’est aussi défendre l’idée d’un mâle dominant qui ne peut contrôler ses pulsions et qu’il faut contraindre – par la force – à un comportement « civilisé ».
Voiler des petites filles qui ne sont pas encore en âge de choisir et de se faire une opinion revient indubitablement à les enfermer dans un carcan. Une fois grandes, elles n’auront plus le choix absolu de s’en défaire, si elles le désirent, car elles auront été conditionnées, embrigadées et forcées à le porter dès leur plus jeune âge. C’est une partie de leur libre arbitre qu’on leur ôte. A 8-9 ou 10 ans, une enfant ne comprend, en effet, pas ce qu’est le voile, ni quel est son sens. Il ne s’agit donc pas de protéger les filles du voile mais de leur permettre d’avoir le choix.
Pourquoi donc l’image de Kaïs Saïed à Carthage choque-t-elle autant ? Parce que, encore une fois, ce n’est pas le voile qui est en question. C’est le rapport de l’Etat à la religion, ce sont ces acquis menacés dont on ne parle plus et la situation des enfants et des générations futures oubliées. Ne soyons pas naïfs.
Ce qui a nourri le clivage dans cette image, c’est le flou qui prévaut dans le discours d’un président dont on essaye de décortiquer les paroles depuis qu’il a foulé le palais de Carthage. « L’Etat n’a pas de religion », a-t-il dit en 2020, lors de la fête de la femme. Une phrase, pleine de sens, qu’il répétera hier.
Mais cette phrase marque-t-elle le début d’un Etat réellement laïc où tous les citoyens – religieux ou irréligieux – pourraient cohabiter en paix ? Kaïs Saïed, ce président qui ambitionne de tout chambouler, a-t-il enfin eu le courage de balayer la religiosité de l’Etat et de faire de la Tunisie un Etat où l’Islam de la majorité n\’oppresse plus les minorités ? Où les femmes pourraient épouser des non-musulmans sans avoir à en être martyrisées ? Où les non-jeûneurs pourraient manger tranquillement sans avoir à se cacher ?
Ou a-t-il, tout simplement, utilisé cet argument uniquement afin de tacler ses adversaires politiques et de les faire descendre de la bulle qu’ils se sont construite ?
Difficile à dire lorsqu’il invite au palais de Carthage, pour les récompenser, des petites filles, encore à l’école primaire, portant le voile. Quel message Kaïs Saïed essaye-t-il de transmettre ? Faut-il porter le voile à neuf ans pour représenter l’esprit de ramadan ? Le port du voile par les jeunes enfants est-il l\’exemple à suivre ?
La question de l’identité a, depuis 2011, été le débat clivant de la scène politique. Elle a divisé les clans politiques et mis certains d’entre eux – se disant pourtant progressistes – dans l’embarras. Moncef Marzouki avait reçu, en 2012, les chefs salafistes à Carthage, formulant le souhait d\’« instaurer un dialogue avec les courants salafistes ». Une image qui fera tâche dans son bref passage par la présidence, en plus de son discours d’investiture dans lequel il a divisé les femmes tunisiennes en « voilées, safirates ou niqabées ».
Encore une fois, le corps de la femme reste un enjeu politique. Mais, ce n\’est pas le voile qui est en question. Le voile n\’est tout simplement que le sens qu\’on lui donne. Le voile peut être cet habit oppressant pour les femmes, qui les ramène à leur fonction primaire – celle de procréer – et à se protéger d’un homme dont elles ne pourraient jamais être l’égale. Il est aussi tout simplement une manifestation de foi personnelle et individuelle, un habit porté par les femmes musulmanes (dans ce cas de figure) pour compléter leurs rites et exprimer leur sentiment d’appartenance.
Il peut être l’affirmation d’une identité, d’une appartenance ou d’une spiritualité mais, dérange lorsqu’il devient l’enjeu d’une idéologie politique intégriste.
En définitive, porter ou non le voile revient uniquement à la décision de celles qui le portent. L’habit des femmes n’a pas à être discuté et il reste, en tout et pour tout, une liberté personnelle que personne n’a le droit de leur ôter. C\’est le fait de les utiliser à des fins purement politiques et propagandistes qui est vraiment insupportable. Surtout lorsqu\’il s\’agit de jeunes enfants…










