Suivre et analyser l’actualité politique en Tunisie devient de plus en plus éprouvant. L’exercice est d’autant plus difficile du fait qu’on franchit à chaque fois un palier dans l’absurde, qu’on pense atteindre le fond de la bêtise, mais qu’il s’avère qu’il y a toujours moyen de creuser.
Avant le 25-Juillet ce n’était pas la joie non plus. Il faut le dire, le redire et le souligner. Le marasme dans lequel la classe politique dominante a plongé le pays, échouant à faire ancrer un système démocratique qui se respecte, a été le déclencheur du désastre actuel. Le terrain était bien préparé pour que la Tunisie bascule dans cette sorte de démoctature populiste qui s’attèle à démanteler tout l’édifice et de le faire s’effondrer sur nos têtes à tous.
La semaine a été marquée par la proclamation des résultats des élections législatives, par un limogeage de ministres dans la foulée et par des monologues présidentiels qui ne présagent rien de bon pour l’avenir.
Dérisoires sont les résultats de ce scrutin initié par le chef de l’État. La non-légitimité d’un parlement, élu avec un tel taux d’abstentionnisme (un record mondial), aurait été une évidence. Mais sous ce régime, on transforme la débâcle en victoire des seuls électeurs vraiment patriotes. Les 90% qui n’ont pas voté sont forcément des traitres à la nation, comprenez la majorité du corps électoral. Le président a dit mépriser et ressentir du dégoût à l’encontre de ceux qui lisent les résultats de son scrutin comme un échec. Continuez à mépriser les Tunisiens, cela ne changera rien à l’évidence qu’il s’agit bien d’un échec cuisant. Même le chef des explicateurs, le fameux Ahmed Chafter, est passé à la trappe, débouté par les quelques électeurs qui ont daigné se déplacer aux urnes. Le mépris devrait changer de camp.
Puis survint le limogeage et la nomination de nouveaux ministres : un colonel de l’Armée à l’Agriculture, pour bien militariser la vie politique et un syndicaliste à l’Éducation, ennemi juré des cadres dirigeants de la centrale syndicale.
Parmi les choses les plus dangereuses pour une démocratie que le président ait faite, a été de s’attaquer à l’action politique et de diaboliser sans distinction les politiciens et les partis. Maintenant, il a décidé de s’attaquer à l’action syndicale et de diaboliser les syndicats. Il veut régner seul sans contradicteurs et en exterminant tout corps intermédiaire qui viendrait l’en empêcher.
Ainsi, c’est depuis une caserne qu’il a donné son deuxième monologue de la semaine. La symbolique est limpide même pour un citoyen lambda qui ne comprend rien à la politique. Sa position affaiblie du fait que les Tunisiens ont boudé ses élections, la classe politiques et la société civile lui tombant dessus, il n’a trouvé rien de mieux que de se réfugier chez les forces armées pour faire peur à tout ce beau monde. Il a d’ailleurs, à cette occasion, déclaré la guerre à l’UGTT le plus grand obstacle qui menace actuellement sa démarche. On a eu droit aux habituelles injures et accusations face à de hauts cadres sécuritaires. Ce n’est pas anodin. Ce n’est rien d’autre qu’un feu vert que donne le président aux forces armées pour qu’elles sévissent contre ses contradicteurs politiques. Un péril imminent.
En populiste qui se respecte, le président a servi aux crédules ce qu’ils veulent entendre. Le chef est fort, les armes de son côté, il va frapper les méchants, ces « autres » et ces « eux » qui spéculent, appauvrissent et ourdissent des complots. Mais a-t-il une seule fois pendant cette semaine évoqué la dégradation de la notation de son pays ? S’est-il aventuré à parler de la situation économique catastrophique, de sa gestion et de celle de son gouvernement, calamiteuse ? Le président a-t-il avoué à son peuple que son pays est au bord du précipice ? Non, rien de tel. Ça le desservirait de dire la vérité. Son bon peuple, il continue à l’alimenter de discours enflammés sur un avenir merveilleux et de paroles embrasées sur la souveraineté. Il nous a répété à de multiples reprises son rejet des diktats, de l’ingérence étrangère et de la normalisation avec Israël. Son bon peuple gobait et applaudissait ses envolées.
Cependant, les actions ne correspondent pas aux paroles. Le gouvernement présidentiel fait la manche auprès du FMI pour espérer récolter quelques miettes et boucher les trous du budget. En contrepartie, il engage des « réformes » douloureuses, notamment la levée progressives des compensations… Les actions ne correspondent pas aux paroles, quand le président évoque sa lutte contre la normalisation et sa défense de la souveraineté et accepte dans le même temps un ambassadeur des États-Unis qui a pour mission d’utiliser l’influence américaine dans le pays pour soutenir les efforts de normalisation en conditionnant l’aide à la Tunisie…
Cohérence et populisme ne font pas bon ménage.










