Le régime actuel a perdu sa boussole. En une soirée, trois descentes policières musclées. Deux politiciens et un directeur de médias. Les trois ont été arrêtés chez eux, après que leur domicile a été perquisitionné et les membres de leurs familles, au mieux bousculés, au pire agressés. On a fabriqué des PV et on a refusé à leurs avocats de les assister. Tous trois auraient pourtant accepté de se faire auditionner si on leur avait envoyé une simple convocation pendant les horaires administratifs. Mais, il fallait frapper fort. Il fallait faire peur. Il fallait faire du sensationnel, pour que les masses applaudissent.
Ces arrestations font suite à une autre série, survenue ce week-end. Dans la majorité de ces dossiers – si on peut réellement évoquer des dossiers – aussi bien l’opinion publique que les principaux intéressés ignorent encore les faits qui leur sont reprochés. Parmi ces « dossiers », figure celui d’un directeur de média. Ce même média qui accueille l’une des – encore rares – émissions ouvertement critiques envers le régime. Et ce directeur de média a été, selon son avocate, questionné sur la ligne éditoriale de son média.
S’en prendre aux journalistes, n’est pas l’idée la plus brillante qu’un gouvernant puisse avoir. Non que nous soyons intouchables ou au-dessus de tout soupçon, loin s’en faut, mais que le métier lui-même par sa proximité avec les citoyens est délicat. La presse est censée être la boussole de toute démocratie. Encore plus si cette démocratie est naissante et fragile. S’en prendre à la presse c’est éliminer, à cette démocratie naissante, tout espoir de grandir et de prendre racine. C’est aussi simple que cela. Peu importe si cette presse est intègre, largement perfectible, critiquable ou corrompue jusqu’à la moelle. Soyons honnêtes, il y a de tout dans le paysage actuel, pas moyen donc de généraliser.
Tous s’accordent à dire qu’en Tunisie, aujourd’hui, nous n’avons que très peu de presse de qualité. Ceci n’est pas faux. Du journalisme d’investigation, des sujets de fond élaborés pendant des mois, des articles sur lesquels toute une équipe s’est investie et a investi son temps et argent. Nous n’avons pas les moyens de nos ambitions. Tout professionnel vous expliquerait qu’une presse, comme on en rêverait tous, est une presse chère qui demande des moyens que nous n’avons pas. A la place de la haute-couture, nous faisons du prêt-à-porter. Mais ce prêt-à-porter s’inspire, parfois, des plus grandes marques. Du H&M inspiration Alexander McQueen ou du Hamadi Abid à la sauce Vivienne Westwood. Personne ne peut blâmer les journalistes pour cela…ni les mettre en prison pour un manque de précision ou des articles expédiés à la hâte. On ne peut pas non plus se permettre de les jeter dans la fosse aux lions pour avoir exprimé une opinion, défendu une idéologie ou s’être déclaré ouvertement hostiles à un courant politique ou un pouvoir.
Et pourtant, depuis cette annonce, l’opinion publique s’est déchaînée. Deux camps s’opposent : ceux qui défendent bec et ongles la liberté d’expression et de presse et estiment qu’un journaliste n’a nullement sa place en détention ; et ceux qui jubilent en voyant ces « menteurs, laudateurs, vendus et politisés » enfin rendre des comptes. Ceux-là qui estiment qu’un journaliste n’a pas droit à une opinion, qu’il doit être « neutre » ou, en d’autres termes, dire exactement ce qu’ils attendent de lui qu’il dise.
Aujourd’hui, une ligne éditoriale est un motif d’arrestation. On ne savait pas ce qu’une ligne éditoriale était il y a quelques années. Ces dernières années, l’opinion publique s’est familiarisée, peu à peu, avec des termes qu’elle n’avait, pour certains, jamais entendus auparavant. Liberté de la presse, démocratie, laïcité, islam politique, réconciliation, complot, populisme…et ligne éditoriale. Une ligne éditoriale est un concept abstrait pour certains, largement incompris pour d’autres. Qu’un média puisse avoir une identité, défendre des valeurs, des principes et des idées. Pencher parfois pour une formation ou sensibilité politique au détriment d’une autre car elle représente, justement, la consécration de ces mêmes principes, est un concept non seulement incompris mais largement diabolisé.
Comme vous le savez tous, tout pouvoir totalitaire a une vision très dichotomique des choses. Si tu n’es pas avec moi, tu n’es pas seulement contre moi mais tu es l’ennemi à abattre. C’est pour cela que la série d’arrestations a rassemblé, pêle-mêle, lobbysites, politiciens, journalistes et magistrats. Tous sont à mettre dans le même sac et tous sont des ennemis à combattre pour « purger le pays ». L’Omni-président n’a-t-il pas dit que « les patriotes honnêtes doivent purger le pays de ceux qui jouent de leurs biens » ? Il faudra donc – une fois encore – applaudir cette mascarade.
La tristement célèbre décennie noire n’a pas fait en dix ans ce que l’intègre enseignant proche du peuple et outsider de la vie politique a fait en trois ans. Lui qui était plein de bonnes intentions et de nobles desseins a décidé de balancer du côté obscur et de tomber dans les pièges grossiers de ceux qu\’il disait combattre.
Onze ans après, nous n’avons toujours pas compris. Qui sera le prochain sur la liste ?










