Le président de la République est en passe de battre des records en matière de duperies, pas à la face des Tunisiens seulement, mais à la face de la planète entière.
Dimanche 5 mars, en début de soirée, la présidence publie un long communiqué qui tente de rétablir l’image du pays salie par une campagne hostile ayant ciblé les Subsahariens. « La Tunisie exprime son étonnement devant cette campagne en rapport avec l’hypothétique racisme en Tunisie et refuse cette accusation », énonce le communiqué qui précise que l’origine de cette campagne est connue.
Non, monsieur le président, je ne connais pas l’origine de cette campagne, voulez-vous nous l’indiquer s’il vous plaît ?
Ce que l’on sait, mais peut-être qu’on est dans l’erreur (qui sait ?) c’est que la campagne a démarré avec vos propos affirmant qu’il y a un danger de changement démographique en Tunisie à cause des Africains subsahariens illégaux.
Ce que l’on sait aussi, c’est que votre ministère de l’Intérieur s’est mis, du jour au lendemain, à faire la chasse aux Noirs.
Le même ministère de l’Intérieur qui a menacé les Tunisiens qui abritent ou donnent du travail aux immigrés illégaux.
Ce que l’on sait aussi, c’est que votre gouverneur de Tunis, une des personnalités politiques qui vous sont très proches, est sorti expliquer votre démarche de chasse aux clandestins. Il y a aussi les pages Facebook pro Saïed qui, dans leur majorité, ont publié des posts racistes et affligeants.
Ce que l’on sait enfin, c’est que cette campagne a démarré après la visite de quelques dirigeants du gouvernement de Giorgia Meloni (extrême droite italienne) qui se plaignaient des embarcations de clandestins depuis la Tunisie.
Et, pour finir, ce qu’on peut remarquer est que vos propos relatifs au changement démographique ont été applaudis par Eric Zemmour président du parti français d’extrême droite, Reconquête.
On note également que les immigrés ont toutes les peines du monde à obtenir un permis de séjour, y compris ceux qui viennent étudier chez nous pour devenir, plus tard, de véritables ambassadeurs de la Tunisie. La preuve, la première mesure annoncée dans le communiqué présidentiel est de délivrer une carte de séjour d’un an aux étudiants ! Ce qui doit être un droit est devenu une faveur ! Ils viennent étudier chez nous à coups de dizaines de milliers de dollars et c’est la présidence de la République qui présente une procédure basique et évidente comme étant une mesure favorable !
Visiblement, ce que l’on sait et ce que l’on voit diffère de ce que sait le président. Un éclairage de sa part nous aiderait. On aurait bien demandé des explications à sa direction de la communication, mais il n’en a pas depuis octobre 2020. On aurait bien demandé des explications à son chef de cabinet, mais il n’en a pas depuis janvier 2022.
Deuxième duperie de la présidence de la République, cette semaine, son étonnement qu’il y ait des manifestations. « Pourquoi manifestent-ils ? Y a t-il une répression des libertés ? Y a t-il un État dans le monde qui accepte un plan d’assassinat du président de la République ?», s’est-il interrogé vendredi 3 mars devant son ministre des Affaires sociales, Malek Zahi. Mais il suffit de lire les journaux et d’écouter les radios, pour avoir les réponses à vos questions. Il suffit d’écouter votre peuple qui a, à hauteur de 87%, boycotté vos élections !
Il dit qu’il est inacceptable que des étrangers manifestent en Tunisie et que la Tunisie n’est pas une ferme ! Mais ce n’est pas, non plus, votre ferme monsieur le président et, depuis qu’existent des syndicats, il y a toujours eu des syndicalistes étrangers qui manifestent ailleurs que dans leur pays ! Regardez comment évolue le monde, voyagez, lisez, regardez des films !
Troisième duperie de la semaine, le président reçoit le 3 mars le président du Conseil supérieur provisoire de la magistrature (qu’il a lui-même nommé), Moncef Kchaou pour parler d’affaires en cours devant les juges d’instruction. Il a toujours dit respecter l’indépendance de la justice et des magistrats, mais le voilà en train de faire pression sur leur président. Il viole ouvertement la présomption d’innocence et expose publiquement l’état de santé d’un prévenu en moquant son hypothétique folie !
À ce jour, on compte une bonne vingtaine de personnalités politiques en prison pour des motifs jugés fallacieux par l’ensemble de leurs avocats et une bonne partie de l’opinion publique. Ils sont en prison pour avoir fait des réunions politiques et ils se trouvent accusés de comploter contre l’État, risquant ainsi la peine capitale ! Vous dites qu’il y a un complot pour vous assassiner, alors qu’il n’y a pas l’once d’une preuve, dans les PV, d’un tel projet.
Pour rappel, ce n’est pas la première fois que le président de la République parle de projet d’assassinat. Il l’a fait déjà en juin 2021 devant un panel d’anciens chefs du gouvernement.
Il l’a évoqué également en janvier 2021 après la réception d’un courrier, soi-disant empoisonné.
Il a également été question de son assassinat en août 2020 via du pain empoisonné. Toutes ces affaires ont soulevé de grosses polémiques et toutes ont fait pschitt.
Les duperies présidentielles, on commence à s’y habituer. Le souci n’est plus là. L’information principale de la semaine est passée inaperçue, c’est le taux d’inflation qui passe à 10,4%. Un véritable record (depuis 1982) qui affecte 100% des Tunisiens, mais dont le président ne parle guère. La Banque centrale table sur un pic de 11,9% cette année, mais rien n’est fait pour l’endiguer, le président est occupé par la manif de l’UGTT, les Noirs et les multiples complots.
La non-information principale est que, plus d’un mois après les élections, le président de la République n’a toujours pas publié le décret permettant aux 154 nouveaux députés de siéger à l’assemblée.
L’autre non-information principale est que, à moins de trois mois de l’expiration de leur mandat, les maires ne savent toujours pas quand vont avoir les élections municipales, puisque le président n’a toujours pas publié le décret ad hoc.
« Qui fixe la ligne éditoriale des médias ? », s’interrogent en chœur les aficionados du président. Réponse : c’est la présidence de la République qui nous envoie régulièrement des écrans de fumée et des contre-feux pour dévier notre regard des véritables préoccupations du pays.
Plutôt que de parler élections, lois, légitimité, inflation et pénuries, on se trouve obligés de parler de procès, de preuves fallacieuses et de Subsahariens. Plutôt que d’ouvrir nos colonnes et nos antennes pour des débats autour des solutions d’avenir, on se retrouve à expliquer les évidences : ne pas être raciste, respecter la présomption d’innocence, défendre l’indépendance de la justice, justifier le droit à la manifestation, contrecarrer les duperies et rappeler ce qu’est un État de droit.










