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Kaïs Saïed veut assainir l’administration et cible 250.000 emplois

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    Le président de la République entend assainir l’administration de tous ceux qui s’y sont infiltrés durant la dernière décennie, sans mérite. Business News a sorti les chiffres, il y a quelque 250.000 agents de l’État qui risquent de tomber sous le couperet présidentiel, soit le tiers des effectifs.

     

    L’administration tunisienne regorge de compétences, ceci est indéniable, c’est grâce à eux que le pays tient encore. Mais elle regorge aussi d’incompétences et c’est à cause d’eux que le pays ne tient plus.

    Ces incompétents, on les voit partout dans quasiment toutes les administrations tunisiennes. Quand ils ne sont pas chez eux, ou au marché, ils passent leurs journées derrière un bureau, sous le climatiseur (ou le chauffage) en train de swiper sur leurs téléphones portables. On ne leur connait aucune production digne de ce nom et ils ne méritent clairement pas leurs salaires. Ils saignent le budget, démotivent leurs collègues et bloquent tout l’appareil de l’État.

    Ces incompétents sont désormais dans le viseur du président de la République. Nous estimons le nombre des personnes recrutées durant cette période à quelque 250 mille salariés, chiffre que nous tirons à partir de ceux de l’Institut national des statistiques (INS) représentant la différence entre le nombre de salariés en 2010 et en 2021, derniers chiffres en date. Ils ne sont bien évidemment pas tous incompétents puisqu’il y a eu en l’occurrence des concours.

    Lundi 7 août, le président de la République a reçu le chef du gouvernement et lui a ordonné de « préparer un projet d’arrêté ayant pour objectif d’assainir l’administration des éléments qui s’y sont infiltrés et qui entravent depuis dix ans les projets de l’État ».

    Techniquement, on ne peut être recruté dans l’administration que suite à un concours, si l’on suit les procédures légales. Réellement, et de tous temps, ce n’était jamais le cas, il y a toujours eu des voies parallèles pour intégrer l’administration tunisienne. Le top des recrutements parallèles dans l’histoire de l’administration tunisienne s’est fait durant les douze dernières années, après la révolution.

     

    Pour faire taire les protestations sociales, les différents gouvernements post-révolution ont procédé à des recrutements massifs dans la fonction publique. Le premier à user du filon, c’était feu Béji Caïd, Premier ministre de l’époque à qui on doit une évolution de 5,14% du nombre d’agents de l’État (fonctionnaires, ouvriers, collectivités locales…) entre 2010 et 2011. Mais sur les douze dernières années, c’est bel et bien la troïka qui a recruté le plus de salariés dans la fonction publique avec une augmentation de 19,81% des effectifs. Les gouvernements qui ont succédé à la troïka ont également procédé à des recrutements, mais ceux-ci étaient incomparables à ceux de la troïka et oscillaient entre 2% et 5%.

    En chiffres, le nombre de fonctionnaires (y compris ouvriers et collectivités locales) a été de 417.926 personnes en 2010, d’après les chiffres de l’INS. Il est passé à 439.416 en 2011 (+5,14%) et à 537.060 en 2012 (+28,5%). Ce nombre a cru considérablement passant à 669.300 agents en 2021, soit une augmentation de 60,14% depuis 2010.

    En termes de masse salariale, ce nombre a naturellement un coût et il est bien quantifié. En 2010, la masse salariale était de 7,5 milliards de dinars. À fin 2021, la masse salariale a presque triplé, estimée à 20,3 milliards de dinars, d’après des chiffres de la présidence du gouvernement inclus dans son dossier présenté au FMI, d’après un document fuité à l’époque. Cette masse salariale accapare près de la moitié des ressources totales de l’État et représente carrément 16% du PIB. À titre comparatif ce pourcentage est de 10,7% au Maroc, de 8,9% en France, de 5,5% en Jordanie et de 5,2% en Égypte.

    Le gouvernement Bouden a fait valoir sa volonté d’entamer des réformes pour réduire cette masse et ce à travers des programmes de départs volontaires, programme de retraite anticipée, mobilité vers le secteur privé, congés pour la création d’entreprises, etc. Mais les ambitions de l’ancienne cheffe du gouvernement étaient des plus timides et des plus chronophages, puisqu’elle entendait réduire la masse salariale à seulement 14,5% du PIB à l’horizon 2025.

    Non seulement, cet objectif ne résoudrait pas les gros problèmes de déficit budgétaire de l’État, mais il ne reflète pas, non plus, la volonté réelle d’alléger l’administration de ses intrus et encore moins le sérieux d’un gouvernement qui veut sincèrement en finir avec la politique de la cigale.  Il fallait une décision courageuse avec efficacité immédiate. La dame ne connaissait pas le sens, ni de l’un, ni de l’autre.

    Par on ne sait quel miracle, Kaïs Saïed s’est emparé du problème et a donc ordonné qu’on lui prépare un décret ad-hoc pour assainir l’administration. Lui, il veut de l’immédiat.

    Est-il motivé par les économies qu’une telle décision va générer ou cherche-t-il à en finir avec tous ces bâtons que l’administration met dans les roues de ses projets ? Dans plusieurs de ses discours, le président de la République a ciblé l’administration, sa bureaucratie et ce pourcentage d’incompétents en son sein.

    Sa décision du 7 août est un ton au-dessus, puisqu’il veut concrétiser par des actes l’assainissement et ce à travers un simple décret, comme il l’a fait souvent depuis son putsch du 25 juillet 2021.

    Il est fortement exclu donc qu’il suive la voie tracée par Najla Bouden et il n’est pas improbable qu’il décide de mettre à la porte tous ceux qui ont été recrutés depuis 2011 en dehors des voies légales des concours. Dans les 250.000 salariés concernés, on trouve un très bon nombre d’islamistes, prétendument réprimés de l’ancien régime. Leur recrutement dans l’administration était une forme de dédommagement de l’État à leur hypothétique militantisme politique. 

    Décider de limoger, par un simple décret, quelque 250.000 personnes serait un acte de grand courage politique de la part de Kaïs Saïed. Et il n’en manque pas, lui qui a mis ses adversaires politiques en prison, qui a mis au pas la justice, les forces armées, les médias publics et qui a gouverné par décrets pendant plusieurs mois.

     

    S’il décide vraiment de licencier 250.000 personnes d’un coup, Kaïs Saïed avantagerait énormément les comptes publics. Il y aurait approximativement quelque trois milliards de dinars à économiser chaque année, d’après nos estimations sur la base d’un salaire moyen de 1200 dinars. Le chef de l’État insufflerait par ailleurs une bouffée d’oxygène incommensurable dans une administration qui fonctionne à deux vitesses depuis douze ans. D’un côté, on a des salariés recrutés légalement par le biais des concours et qui font tout pour être productifs et de l’autre, on a des salariés parachutés dont l’unique mérite est d’avoir milité pour un parti politique et d’avoir bien su jouer sur la victimisation à un certain moment de leur vie. En mettant fin à cette ségrégation imposée par les différents gouvernements antérieurs, le chef de l’État motiverait sans aucun doute les fonctionnaires méritants. Dans la foulée, il lance un avertissement à ceux qui ne sont pas suffisamment productifs.

    Les dividendes d’un éventuel geste politique de Kaïs Saïed sont clairs et immédiats. Mais il y a un gros risque sur la paix civile.

    Il aura beau rappeler à ces 250.000 fonctionnaires et ouvriers qu’ils ont été largement indemnisés ces douze dernières années et qu’ils ont été recrutés indument à la base, il est impossible d’imaginer qu’ils vont se taire si jamais on les jette à la porte. Les risques de manifestations, de sit-in de protestation, voire d’émeutes est très gros et Kaïs Saïed devrait bien peser le pour et le contre avant de publier le décret qu’il a ordonné.

    Outre l’aspect sécuritaire, il y a l’aspect social à prendre en considération et celui-ci est très cher à Kaïs Saïed, lui qui crie tout le temps que l’État ne faillirait jamais à son rôle social.

    Si jamais il publie un décret ordonnant le licenciement de 250.000 fonctionnaires, il doit penser à leur trouver une alternative pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles.

    Avant de présenter son décret au président de la République, Ahmed Hachani ne devrait pas penser uniquement aux avantages d’une telle décision, il devrait également réfléchir à ses conséquences. Si jamais celles-ci sont dramatiques, c’est lui qui serait présenté comme bouc émissaire devant les salariés licenciés.

     

    Raouf Ben Hédi

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