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Croissance en Tunisie : entre projections ambitieuses et réalisations modestes

Par Sadok Rouai

Par Sadok Rouai

L’Institut national de la statistique (INS) vient d’annoncer un taux de croissance du PIB de 2,5 % pour l’année 2025. Or, le Budget économique et la loi de finances pour 2025 ont été préparés et approuvés sur la base d’un taux de croissance prévisionnel de 3,2 %. L’écart  peut sembler modeste en valeur absolue (0,7 point), mais représente en réalité une erreur relative de 22%, soit près du quart de la croissance prévue. Ce décalage n’est pas inédit. À plusieurs reprises, les prévisions de croissance se sont révélées plus ambitieuses que les résultats effectivement enregistrés.

L’examen des trois dernières années révèle un biais systématique d’optimisme dans les prévisions budgétaires. L’écart moyen entre les taux prévus et réalisés s’élève à environ 1 point de pourcentage. Cet optimisme va certainement continuer en 2026 car les autorités prévoient un taux de 3,3%[1] alors que le FMI prévoit une croissance beaucoup plus faible de 2,1%.

AnnéeTaux prévuTaux définitifÉcart
20231,8%0,4%-1,4 point
20242,1%1,4%-0,7 point
20253,2%2,5%-0,7 point

Il est admis que toute prévision macroéconomique comporte une part d’incertitude. Toutes les économies sont exposées à des chocs internes et externes. Le problème ne réside donc pas dans l’erreur ponctuelle, mais dans le caractère systématiquement optimiste des hypothèses retenues. Lorsque l’écart entre prévisions et réalisations devient récurrent, il ne s’agit plus d’un simple aléa conjoncturel, mais d’un biais structurel.

La question centrale est alors la suivante : l’adoption de taux de croissance trop ambitieux peut-elle fausser l’analyse macroéconomique, notamment lorsque les principaux agrégats sont exprimés en pourcentage du PIB ? La réponse est clairement positive.

Les implications techniques de cet optimisme sont importantes. De nombreux indicateurs — dette publique, déficit budgétaire, déficit courant, pression fiscale — sont calculés en pourcentage du PIB. Si la croissance est surestimée, le PIB nominal projeté est plus élevé. Le dénominateur des ratios est artificiellement gonflé. Les ratios dette/PIB et déficit/PIB apparaissent plus faibles qu’ils ne le seront réellement, et l’effort budgétaire semble plus crédible qu’il ne l’est effectivement. Lorsque la croissance réalisée est inférieure aux prévisions, le PIB nominal est plus bas et, à déficit nominal inchangé, les ratios se détériorent mécaniquement.

L’impact se manifeste également dans la programmation budgétaire. Une hypothèse de croissance élevée conduit souvent à surestimer les recettes fiscales — TVA, impôt sur les sociétés, impôt sur le revenu, droits de douane — et à sous-estimer le déficit futur. La trajectoire projetée de la dette apparaît alors plus soutenable. Si la croissance ne se matérialise pas, les recettes sont inférieures aux anticipations et le besoin de financement augmente. L’État peut être amené à accroître l’endettement, à comprimer certaines dépenses ou à accumuler des arriérés.

Un troisième effet concerne la crédibilité. Lorsque l’écart entre prévisions et réalisations devient récurrent, la crédibilité des politiques budgétaires s’en trouve affaiblie.

Des travaux académiques confirment que les prévisions officielles de croissance présentent fréquemment un biais d’optimisme systématique. Une étude de Jeffrey Frankel[1] analyse les prévisions budgétaires de 33 pays et montre qu’elles tendent à surestimer la croissance ce qui peut contribuer à des déficits plus élevés que prévu.

L’étude met en avant le cas intéressant du Chili, qui a instauré dès 2000 une structure budgétaire appuyée sur des panels d’experts indépendants, à l’abri des pressions politiques, chargés d’estimer les tendances de long terme. Ce dispositif institutionnel a permis d’atténuer le biais d’optimisme : les prévisions officielles chiliennes n’ont pas été systématiquement excessives, ce qui a favorisé une gestion budgétaire plus prudente et crédible.

À cet égard, un élément institutionnel mérite d’être souligné. Depuis 2021, la Tunisie n’a pas bénéficié de consultations annuelles au titre de l’Article IV du FMI. Or, cet exercice de surveillance constitue normalement un cadre structuré de dialogue entre les autorités nationales et les services du Fonds. Il offre l’opportunité de discuter des projections de croissance, des hypothèses sous-jacentes — environnement international, prix des matières premières, conditions financières, réformes structurelles — et d’aboutir à des scénarios plus réalistes.

L’absence de ces consultations régulières soulève un problème plus fondamental. Les projections macroéconomiques et les politiques budgétaires du gouvernement ne font plus l’objet d’un examen systématique par une institution internationale disposant d’une expertise reconnue en matière de prévision, de soutenabilité de la dette et d’analyse des risques. Cette absence d’audit externe affaiblit la crédibilité des hypothèses macroéconomiques et, plus largement, la redevabilité et la transparence dans la conduite des politiques publiques.

Dans le contexte tunisien actuel, l’écart répété entre prévisions et réalisations devient préoccupant. Il ne s’agit plus d’un simple ajustement technique, mais d’un signal qui peut fragiliser la crédibilité de l’ensemble de la programmation économique. Si les hypothèses de croissance apparaissent systématiquement optimistes et sont ensuite révisées à la baisse, la confiance dans les politiques du gouvernement s’érode progressivement.

Ce décalage risque d’entacher dès son lancement la crédibilité du prochain Plan 2026–2030. Un plan quinquennal repose, par définition, sur des trajectoires macroéconomiques cohérentes et crédibles. Si la base prévisionnelle est perçue comme fragile ou excessivement ambitieuse, les objectifs d’investissement, de financement et de soutenabilité de la dette peuvent être accueillis avec scepticisme par les investisseurs, les partenaires financiers et même les acteurs économiques nationaux.


[1] Frankel, J. (2011). Over-optimism in forecasts by official budget agencies and its implications. Oxford Review of Economic Policy, 27(4), 536–562. https://doi.org/10.1093/oxrep/grr025

[1] La Presse – La Tunisie mise sur une croissance de 3,3 % en 2026

BIO EXPRESS

Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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Commentaire

  1. le financier

    Répondre
    17 février 2026 | 10h41

    Vous etes bien poliquement correct de parler d un biais structurel .
    Il s agit surtout de manipulation politique et intruit par des ministres et cela prevaut pour tous le pays .
    Le pb de la tunisie c est que pour compenser cette manipulation , elle ( l etat ) reduit en urgence sa part dans les investissement et augmente l imposition sur les salaires des fonctionnaires .
    Et je ne parlerai meme pas de l impact de la loi sur les cheques sur la tva ou l IS

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