Par Amin Ben Khaled
Il est devenu courant, dans certains cercles intellectuels ou politiques, de présenter l’Europe comme un acteur en voie d’effacement. Vieillissante, divisée, incapable de parler d’une seule voix, dépendante militairement des États-Unis : le diagnostic est sévère, et il n’est pas entièrement faux. Pourtant, il repose souvent sur une conception réductrice de la puissance, qui confond influence et domination, et néglige ce que l’Europe continue d’apporter à un ordre international sous tension. Ce n’est pas un plaidoyer aveugle pour l’Europe que d’en reconnaître la singularité. C’est un exercice de lucidité.
Un monde qui se recompose, sans filet de sécurité
Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international se fragmente. Les institutions héritées de 1945 peinent à réguler des rapports de force redevenus bruts. L’interdépendance économique, censée rendre les conflits irrationnels, n’a pas empêché la guerre de revenir sur le sol européen. La Russie a envahi l’Ukraine en 2022, réintroduisant la guerre conventionnelle de haute intensité à quelques heures de Paris ou de Berlin. Au Moyen-Orient, les cycles de violence s’auto-alimentent. Au Sahel, des États s’effondrent partiellement, laissant la place à des groupes armés et à des puissances opportunistes. En Asie, la rivalité sino-américaine autour de Taïwan rappelle que la compétition entre grandes puissances n’a jamais vraiment cessé.
Dans ce contexte, la question du rôle de l’Europe n’est pas abstraite. Elle est urgente.
Le mirage autoritaire
Depuis quelques années, une rhétorique s’est répandue, notamment dans certains pays du Sud global : l’Europe serait un modèle épuisé, et il faudrait se tourner vers la Chine ou la Russie pour trouver des alternatives crédibles. Ces discours méritent d’être pris au sérieux – non pas parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils prospèrent sur des griefs réels : le double standard occidental, l’héritage colonial, la condescendance perçue des institutions internationales dominées par les démocraties libérales.
Mais prenons ces modèles alternatifs au mot. La Russie de Vladimir Poutine incarne-t-elle vraiment une gestion efficace du pouvoir ? Un État dont l’économie est verrouillée sur les hydrocarbures, dont la mobilisation militaire révèle des failles structurelles profondes, et dont les décisions stratégiques – comme l’invasion de l’Ukraine – sont prises en dehors de tout contre-pouvoir institutionnel, avec les conséquences catastrophiques que l’on connaît. L’absence de mécanismes de correction est précisément ce qui rend ces régimes dangereux : non seulement pour leurs voisins, mais pour eux-mêmes.
Quant à la Chine, son modèle de développement est impressionnant sur certains indicateurs économiques, et il serait absurde de le nier. Mais la concentration absolue du pouvoir autour du Parti communiste, la répression des minorités, la surveillance généralisée et l’opacité décisionnelle posent une question fondamentale : est-ce un modèle exportable ou désirable pour des sociétés qui aspirent à contrôler leur propre destin ? La fascination pour l’efficacité autoritaire oublie systématiquement le coût humain et politique de cette efficacité – et l’impossibilité de la corriger lorsqu’elle échoue.
La puissance normative : une influence réelle, souvent sous-estimée
L’Europe ne dispose pas de la puissance militaire américaine, ni de la démographie chinoise. Mais elle exerce une forme d’influence que l’on sous-estime : la puissance normative. L’Union européenne est aujourd’hui l’un des principaux producteurs de règles à l’échelle mondiale. Ses standards environnementaux, ses régulations sur les données personnelles, ses exigences commerciales s’imposent bien au-delà de ses frontières. Ce phénomène – parfois appelé « effet Bruxelles » – repose sur un fait simple : l’accès au marché européen, l’un des plus importants au monde, force les entreprises internationales à se conformer aux normes européennes, qu’elles le veuillent ou non.
Ce n’est pas une puissance de domination. C’est une puissance de structuration. Dans un monde où les règles économiques et technologiques déterminent de plus en plus les rapports de force réels, cette capacité normative n’est pas négligeable.
Une expérience politique unique – imparfaite, mais précieuse
L’Europe représente également quelque chose de rare dans l’histoire politique : un espace régional fondé sur la coopération institutionnelle entre États souverains historiquement rivaux. Le projet européen est né des ruines de la Seconde Guerre mondiale, dans un continent ravagé par des siècles de nationalisme violent. L’idée était simple dans son principe, révolutionnaire dans sa mise en œuvre : remplacer la logique des rapports de force par un système d’interdépendance politique et économique.
Cette construction est loin d’être parfaite. Les crises de ces dernières décennies – crise financière de 2008, tensions migratoires, fractures sur la politique énergétique, montée des partis nationalistes – ont révélé des fragilités réelles. L’Union européenne peine parfois à parler d’une seule voix, et ses processus décisionnels sont lents et complexes.
Mais ces défauts sont aussi le revers de sa vertu : une démocratie de 27 nations est nécessairement plus lente et plus conflictuelle qu’une autocratie. Ce que d’aucuns voient comme une faiblesse est peut-être la condition de sa légitimité.
L’héritage colonial : ni occultation ni auto-flagellation
Toute réflexion honnête sur le rôle de l’Europe dans le monde doit affronter son passé colonial. L’Europe a été l’épicentre des grands empires qui ont restructuré par la force les sociétés d’Afrique, d’Asie et des Amériques. Les conséquences de cette histoire continuent d’alimenter des tensions légitimes entre l’Europe et le Sud global, et les relations post-coloniales restent marquées par des asymétries profondes.
Il ne s’agit pas de nier cet héritage, ni de s’en affranchir par une contrition performative. Ce qui distingue l’Europe, c’est qu’elle a développé – de manière conflictuelle, incomplète, souvent hypocrite – une capacité critique interne. Les sociétés européennes débattent de leur passé, le contestent, le révisent. Cette autocritique n’efface pas les crimes de la colonisation, mais elle constitue une donnée politique réelle, rare dans l’histoire des empires.
La dépendance stratégique : le nœud gordien
L’Europe souffre d’une contradiction structurelle : elle prétend à un rôle géopolitique tout en dépendant, pour sa sécurité, de la garantie américaine. La guerre en Ukraine a paradoxalement renforcé ce lien transatlantique, en rappelant que sans la capacité militaire de l’OTAN – et singulièrement des États-Unis – l’Europe serait vulnérable face à une puissance nucléaire en mode offensif.
Ce n’est pas une situation confortable. Elle alimente un débat légitime sur l’autonomie stratégique européenne : faut-il renforcer les capacités de défense communes ? Jusqu’où l’Europe peut-elle exister comme acteur géopolitique indépendant ? Ces questions n’ont pas de réponse simple, et les États membres ne s’accordent pas sur les priorités. Mais le débat lui-même est sain. Une Europe qui n’interroge pas sa dépendance stratégique serait plus vulnérable encore.
Ce que l’Europe peut encore apporter à un monde multipolaire
L’évolution vers un monde multipolaire semble irréversible. La Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Turquie : autant de puissances qui revendiquent un rôle accru et contestent l’ordre libéral hérité de 1945. Dans ce contexte, l’Europe ne peut pas rivaliser militairement avec les grands. Ce n’est pas son rôle.
Son rôle, c’est d’être l’un des rares acteurs encore capables de défendre un ordre international fondé sur des règles plutôt que sur le seul rapport de forces. Les institutions multilatérales – ONU, OMC, cours internationales – sont fragilisées, contestées, parfois impuissantes. Mais leur affaiblissement n’est pas une fatalité. Il faut des acteurs pour les maintenir en vie, leur insuffler de la légitimité, les réformer quand c’est nécessaire. L’Europe, avec sa tradition diplomatique et son ancrage institutionnel, peut jouer ce rôle – à condition d’en avoir la volonté politique.
Une responsabilité, pas une nostalgie
Il serait vain de vouloir restaurer une centralité européenne disparue. L’Europe n’est plus le centre du monde – elle ne l’était déjà qu’au prix de la domination et de la violence. La question n’est pas de retrouver un rang, mais de remplir une fonction.
Cette fonction, c’est de préserver et de projeter certaines normes politiques fragiles à l’échelle mondiale : la primauté du droit, la limitation institutionnelle du pouvoir, la protection des libertés individuelles. Ces principes ne sont pas exclusivement européens – ils ont été façonnés par des influences intellectuelles multiples, et ils sont revendiqués par des sociétés sur tous les continents. Mais l’Europe reste l’un des espaces où ils ont été institutionnalisés avec le plus de constance, malgré les crises et les contradictions.
Dans un monde où les rapports de force menacent d’écraser les règles communes, cette singularité n’est pas une fierté à exhiber. C’est une ressource à mobiliser – avec lucidité, sans illusions, et sans complexe de supériorité.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
zaghouan2040
Article intéressant mais laudateur et naïf,indigne de la culture et du talent de l’auteur
La brutalité a parfois des avantages en ce bas monde ; celle de nommer les choses telles qu’elles sont :
L’Europe est une civilisation millénaire et grandiose : mais fondée sur l’exclusion de l’autre , depuis Athènes et Rome
De plus et depuis la Renaissance le fait européen, après s’être imprégné de la médiation culturelle arabe entre Grece Antique et Europe Germanique a fait disparaître toute possibilité de passerelle entre monde arabo-musulman et monde occidental
« Détruisons la race infâme » a exhorté le bienheureux Urbain III saint homme venu benir les hordes blondes en 1096
Ce véritable cri du cœur reste d’actualité
Et depuis l’effondrement civilisationnel qu’ont connu les nations arabes , effondrement paradoxalement confirmé par les hordes bedouines issues de l’exode rural après l’indépendance, l’incommensurabilite organique entre fait européen et fait maghrebin n’a fait que se préciser
Donc oui, s’inspirer de la civilisation européenne comme l’a fait Bourguiba est nécessaire
Mais confondre supremacisme européen avec la fée des neiges,non.
Rationnel
La réalité de 2026 démystifie l’idée d’une Europe acteur géopolitique indépendant. Face aux pressions répétées de Washington, l’Union européenne a choisi l’accommodation : augmentations massives des budgets de défense, concessions commerciales imposées sous contrainte, et financement indirect du réarmement ukrainien pour maintenir les bonnes grâces d’une Maison-Blanche imprévisible. Ce n’est pas de la diplomatie, c’est de la vassalité. Pendant ce temps, la Chine affiche un excédent commercial de 213,6 milliards de dollars pour les deux premiers mois de 2026, porté par une hausse annuelle des exportations de 21,8%, après un record historique de 1 200 milliards en 2025. Cette puissance industrielle désindustrialise méthodiquement l’Europe, pendant que des pays comme Singapour et la Malaisie la surpassent déjà en matière de santé, de finance et d’innovation. Le pouvoir normatif européen n’a de sens que s’il repose sur une économie productive réelle. Sans base industrielle, l’Europe risque de devenir un espace de règles sans force, admiré en théorie, ignoré en pratique. Et pourquoi, au fond, les peuples du Sud global se mobiliseraient-ils pour défendre des puissances coloniales qui les ont dominés pendant deux siècles, détruit leurs cultures et tué des milliers de leurs ancêtres ? La Chine elle-même a connu son « siècle d’humiliation » aux mains de ces mêmes puissances occidentales. Elle s’en souvient, elle s’est relevée, et elle ne ressent aucune obligation de voler au secours de ceux qui l’ont jadis écrasée.