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Gouverner, c’est anticiper : Plaidoyer pour une prospective d’État

Par Amin Ben Khaled

Par Amin Ben Khaled

Dans un monde fracturé par l’accélération technologique, les recompositions géopolitiques et l’instabilité systémique, les États qui survivront ne seront pas nécessairement les plus puissants – mais les plus lucides. La prospective, longtemps reléguée au rang d’exercice technocratique, est en réalité l’une des fonctions politiques les plus exigeantes et les plus décisives. Elle n’est rien moins que la condition de la souveraineté.

Pendant longtemps, la pensée juridique classique a défini l’État de manière relativement simple : un territoire, un peuple et un pouvoir. Cette définition, héritée de la tradition du droit public, demeure utile pour décrire l’existence formelle de l’État. Mais elle reste profondément statique. Elle décrit un état de fait, une photographie institutionnelle. Or gouverner ne consiste pas seulement à administrer un présent ; gouverner consiste à préparer un avenir. C’est précisément ce que permet la prospective : introduire dans la conception de l’État une dimension dynamique.

L’État n’est pas seulement une structure institutionnelle. Il est aussi un acteur historique qui se projette dans le temps.

L’État est un acteur qui se projette

On pourrait dire que l’État au 21ème siècle est, par nature, un être qui se projette. Toute décision publique implique une représentation du futur : construire une infrastructure, investir dans l’éducation, orienter une politique industrielle ou définir une stratégie énergétique suppose une anticipation des transformations à venir.

En ce sens, la prospective n’est pas un luxe intellectuel réservé aux périodes de stabilité – c’est une exigence permanente de l’action publique.

Cette exigence a une histoire. Dès les années 1960, plusieurs États ont commencé à institutionnaliser des structures dédiées à la prospective : des unités d’analyse stratégique, des conseils de prospective ou des laboratoires d’anticipation. Ces institutions poursuivent toutes un objectif commun : donner à l’État une capacité de projection. Car la prospective ne consiste pas à prédire l’avenir, ce qui serait illusoire, mais à imaginer plusieurs futurs possibles afin d’éclairer l’action présente.

Dans un environnement marqué par l’incertitude, cette capacité devient un facteur essentiel de stabilité. Sans prospective, l’État se contente de réagir. Avec elle, il commence à agir.

S’affranchir de la tyrannie du court terme

Ce besoin d’anticipation se heurte pourtant à une pathologie bien connue de la politique contemporaine : la tyrannie du court terme. Les cycles électoraux, la pression médiatique et la logique de l’immédiateté poussent les gouvernements à privilégier les décisions dont les effets sont rapides et visibles. Ce biais temporel n’est pas une simple faiblesse humaine – c’est une déformation structurelle des démocraties modernes.

Or l’histoire des États s’inscrit dans une temporalité bien plus longue. Les grandes décisions structurantes – politiques éducatives, investissements dans la recherche, transformations énergétiques, choix industriels – produisent leurs effets sur plusieurs décennies. Les États qui réussissent sont généralement ceux qui parviennent à inscrire leur action dans cette durée longue, en résistant à la pression de l’urgence permanente.

La prospective offre précisément cette profondeur temporelle. Elle oblige les décideurs à penser les conséquences de leurs choix non pas à l’horizon d’un mandat politique, mais à l’échelle d’une génération. Les décisions prises aujourd’hui en matière d’infrastructures énergétiques détermineront la structure économique de nombreux pays pour les trente ou quarante prochaines années. De même, les investissements dans l’intelligence artificielle ou les technologies quantiques façonneront les rapports de puissance du milieu du XXIe siècle. Ignorer ces horizons, c’est abdiquer une part essentielle de la responsabilité gouvernementale.

Construire un horizon géopolitique

Ce dépassement du court terme ne concerne pas uniquement la politique intérieure. Il est tout aussi décisif dans l’ordre international, où la prospective devient un véritable instrument de stratégie. Le système mondial est aujourd’hui caractérisé par une grande fluidité : les alliances se recomposent, les rapports de puissance évoluent rapidement, et les équilibres régionaux deviennent plus instables.

Dans un tel contexte, les États ne peuvent plus se contenter de réagir aux événements. Ils doivent se doter d’un horizon géopolitique – non pas une prophétie, mais un cadre stratégique permettant d’orienter les décisions diplomatiques, militaires et économiques sur le long terme. Certains États ont développé de telles visions avec une cohérence remarquable. Les grandes stratégies maritimes, les projets d’intégration régionale ou les initiatives d’infrastructures transcontinentales témoignent souvent d’un travail prospectif approfondi, capable de transformer une vision du futur en levier d’influence présente.

La prospective pose ainsi une question fondatrice : quelle place l’État souhaite-t-il occuper dans le monde de demain ? Sans cette réflexion, la politique étrangère risque de devenir purement réactive, au gré des crises et des rapports de force subis plutôt que choisis.

Échapper au fatalisme sociétal

Mais la prospective ne concerne pas seulement les gouvernants. Elle possède une dimension culturelle et civique que l’on sous-estime trop souvent.

Les sociétés qui se projettent dans l’avenir développent une relation particulière au temps : elles considèrent le futur comme un espace d’action et de transformation collective. À l’inverse, certaines sociétés tendent à percevoir l’avenir comme une fatalité – l’idée que les structures sociales sont immuables, que le déclin est inévitable, ou que les grandes transformations échappent à toute volonté politique. Ce fatalisme est insidieux, car il ne se combat pas par des arguments, mais par des pratiques.

C’est là que la prospective joue un rôle civique décisif. En organisant des débats publics autour de scénarios d’avenir – quel modèle économique souhaite-t-on développer ? Quelle place pour la technologie ? Quel équilibre entre croissance, environnement et justice sociale ? – elle réintroduit la notion de projet collectif. Elle rappelle que l’avenir n’est pas entièrement déterminé, qu’il dépend des choix politiques et des décisions que les citoyens acceptent ou refusent.

En ce sens, la prospective redonne aux sociétés une capacité d’imagination politique – peut-être la ressource la plus précieuse en période de désenchantement démocratique.

La prospective comme instrument de souveraineté

Cette capacité d’imagination revêt aujourd’hui une dimension stratégique supplémentaire : elle est devenue une condition de la souveraineté elle-même. La mondialisation a profondément transformé les capacités d’action des États. Les chaînes d’approvisionnement sont globalisées, les technologies circulent rapidement, et les crises – sanitaires, financières ou climatiques – traversent les frontières sans prévenir.

Dans ce contexte, les États qui ne disposent pas d’une capacité d’anticipation stratégique se retrouvent structurellement dépendants des décisions prises ailleurs. La pandémie de COVID-19 a brutalement illustré cette vulnérabilité. De nombreux pays ont découvert, dans l’urgence, leur dépendance à l’égard de chaînes d’approvisionnement lointaines pour des biens essentiels – médicaments, composants électroniques, équipements médicaux.

Une réflexion prospective sérieuse aurait permis d’identifier ces fragilités bien avant qu’elles ne deviennent des crises. De même, les transformations en cours dans le domaine de l’intelligence artificielle, des technologies spatiales ou des biotechnologies redessinent déjà les équilibres stratégiques mondiaux. Un État qui n’anticipe pas ces évolutions risque de subir les décisions des autres plutôt que de peser sur les siennes.

La souveraineté contemporaine ne se mesure donc plus seulement en termes de puissance militaire ou de contrôle territorial. Elle dépend aussi, et peut-être surtout, de la capacité d’un État à comprendre les transformations du monde et à s’y préparer.

La prospective constitue en ce sens une forme de puissance discrète : elle n’impose rien, mais elle permet de ne jamais être pris au dépourvu.

Réhabiliter l’imagination stratégique

Il subsiste pourtant une méfiance tenace à l’égard de la prospective. Certains y voient un exercice spéculatif, éloigné des contraintes concrètes de l’action politique, voire une forme d’hubris intellectuelle face à l’imprévisibilité du monde. Cette critique repose sur un malentendu fondamental. La prospective n’a pas pour vocation de prédire l’avenir avec certitude. Elle vise à explorer différents futurs possibles afin de mieux préparer le présent.

Les crises financières, les pandémies, les ruptures technologiques et les conflits géopolitiques récents ont précisément montré à quel point les transformations peuvent être rapides et inattendues. Face à ces incertitudes, improviser n’est pas une stratégie – c’est une démission.

Ce que la prospective développe, c’est ce que l’on pourrait appeler une imagination stratégique : la capacité de penser des scénarios multiples, d’identifier les risques émergents et de préparer des réponses avant que les crises ne surviennent. Loin d’être un luxe réservé aux périodes fastes, c’est précisément dans les moments de turbulence que cette faculté devient indispensable. Réhabiliter la prospective, c’est donc réhabiliter une certaine idée de la politique – celle qui refuse de se laisser gouverner par les événements.

Gouverner, c’est anticiper

Au fond, la question est simple : un État peut-il se permettre de ne pas penser l’avenir ? L’histoire répond avec constance : les sociétés qui négligent cette dimension finissent par subir les transformations du monde plutôt que de les orienter. Celles qui investissent dans la prospective acquièrent en revanche une forme particulière de puissance – la capacité de naviguer dans l’incertitude sans en être submergées.

Gouverner ne consiste pas seulement à gérer les affaires courantes. Gouverner consiste à préparer les conditions de l’avenir, à inscrire l’action publique dans une temporalité qui dépasse le mandat et engage les générations. Dans un monde où les crises se succèdent et où les équilibres géopolitiques se redessinent rapidement, cette capacité est peut-être devenue la plus décisive de toutes.

Gouverner, au fond, c’est anticiper.

BIO EXPRESS

Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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