Il y a des congrès qui élisent une direction. Et d’autres qui testent un régime. Celui de l’UGTT réuni à Monastir ce week-end, et conclu par la victoire de Slaheddine Selmi, appartient clairement à la deuxième catégorie.
Derrière les chiffres et les listes, ce n’est pas seulement une nouvelle équipe qui émerge. Le changement à la tête de l’UGTT n’est pas un simple renouvellement interne : c’est un test politique pour le pouvoir. C’est une question politique brutale qui remonte à la surface : comment le pouvoir compte-t-il désormais traiter ce qui reste du principal contre-pouvoir organisé du pays ? Surtout lorsque l’on sait que l’opposition politique et associative a été très ouvertement mise au tapis.
Une cohabitation glaciale devenue structurelle
Pendant des années, la relation entre la présidence et l’UGTT s’est lentement dégradée, jusqu’à devenir une cohabitation froide, souvent conflictuelle, rarement assumée. L’attaque du siège syndical le 7 août a marqué un point de rupture symbolique, mais le désaccord était déjà installé bien avant. Même les gestes d’apaisement passés semblent aujourd’hui appartenir à une autre séquence politique, celle où le dialogue social n’était pas encore un luxe.
Rien n’indique qu’avec l’arrivée de Slaheddine Selmi, le problème disparaîtra. Il changera simplement de forme. La nouvelle direction arrive avec un discours de réforme interne, de transparence et de restauration de l’indépendance syndicale. Dans un moment de grande crise, la centrale syndicale promet la reprise d’un dialogue social qualifié de « sérieux et constructif », tout en dénonçant sans détour la suspension de ce même dialogue et la dégradation des relations avec les autorités. Autrement dit : une main tendue, mais une liste de griefs déjà posée sur la table.
Ce qui rend ce moment politique sensible, c’est que l’UGTT n’entre pas dans cette nouvelle phase en position de faiblesse totale, ni en position de force claire.
L’organisation sort d’un congrès qui a verrouillé sa direction tout en exposant ses fragilités internes et financières. Une structure encore capable de mobilisation — pas autant qu’avant certes, mais encore réelle — mais traversée par des tensions anciennes, et désormais exposée à un levier économique évident : celui des mécanismes de financement et des retenues sur cotisations.
Le pouvoir face à des signaux qu’il produit lui-même
Dans ce contexte, le pouvoir ne se contente plus d’observer. Il lit les signaux et y apporte une réponse. Kaïs Saïed fera-t-il l’impasse sur la tradition de réception du nouveau secrétaire général de l’UGTT, comme il l’a fait avec le bâtonnier des avocats, malgré des usages institutionnels bien établis ?
La question dépasse largement le protocole. Elle dit quelque chose de simple et de brutal : qui est reconnu comme interlocuteur légitime, et qui ne l’est pas. Ce contournement devient en lui-même un message politique.
Autre question épineuse : celle du prélèvement automatique des cotisations syndicales, qui agit comme un test concret, presque matériel, de la relation entre l’État et l’UGTT. Derrière ce mécanisme technique se joue en réalité un rapport de force financier et politique.
Sa suspension a été interprétée par la centrale comme une mesure de pression directe. Et sa possible réactivation — ou non — deviendra un indicateur clair de la trajectoire choisie : normalisation du dialogue social ou maintien d’un étranglement progressif des marges syndicales.
Une ligne de crête instable pour la nouvelle direction
Reste alors l’essentiel : ce que ce congrès révèle au-delà de ses résultats. L’UGTT sort de cette séquence avec une direction consolidée, mais dans un environnement où sa capacité d’action dépend autant de sa cohésion interne que de la lecture que le pouvoir fait de son rôle.
Dans ces conditions, une question s’impose : qu’en est-il désormais de la grève générale, arme historique de la centrale ? L’UGTT en conserve-t-elle encore la maîtrise effective, ou n’est-elle plus qu’un outil de pression dont la portée appartient déjà à un cycle révolu ?
Selmi tente d’installer une ligne de crête : restaurer l’autorité de la centrale sans forcément la transformer en adversaire frontal immédiat, réactiver le dialogue sans renoncer à l’indépendance. Une équation classique sur le papier, mais bien plus instable dans un contexte où les rapports institutionnels ne reposent plus sur des règles partagées, mais sur des équilibres redéfinis au cas par cas.
La réaction du pouvoir se lit rarement dans les déclarations officielles. Elle se lit dans les gestes, les délais, les silences, et dans la manière dont les institutions sont traitées différemment selon leur degré de docilité ou de résistance. L’UGTT entre désormais dans cette zone grise où chaque interaction devient un indicateur politique.
L’organisation n’est pas seulement confrontée à un pouvoir exécutif qui redéfinit ses marges. Elle est aussi confrontée à ses propres fissures, à une capacité de mobilisation fragilisée, et à une légitimité interne mise à l’épreuve par des années de conflits et de tensions. Le congrès a certes produit une direction, mais il n’a pas effacé les lignes de fracture. Il les a, au mieux, reconfigurées.
C’est dans cet entre-deux que se joue désormais l’avenir immédiat de la centrale. Trop structurée pour être ignorée, trop fragilisée pour imposer seule ses conditions, l’UGTT évolue dans un espace où chaque décision engage à la fois sa cohésion interne et sa place dans l’équilibre politique national.
Dans ce contexte, la moindre erreur de lecture peut suffire à transformer une tentative de stabilisation en fragilisation accélérée.
Au fond, la séquence ouverte par l’élection de Selmi ne referme rien. Elle déplace simplement la question essentielle : moins celle du changement à la tête de la centrale que celle, plus large, du rapport entre le pouvoir et les contre-pouvoirs dans la Tunisie actuelle.
Et c’est peut-être là que réside le véritable enjeu de ce moment politique. Non pas dans la personnalité du nouveau secrétaire général, ni dans les équilibres internes de l’UGTT, mais dans la réponse, encore ouverte, à une question simple en apparence et lourde de conséquences : Kaïs Saïed va-t-il cohabiter avec un contre-pouvoir syndical autonome ou chercher à le neutraliser, comme les autres ?










