La Banque centrale de Tunisie a donc décidé de ressortir une vieille recette, celle qui consiste à traiter un problème structurel avec un remède administratif. Une circulaire, quelques lignes bien senties, et voilà l’économie nationale censée retrouver l’équilibre. Sur le papier, l’objectif est noble : réduire les importations dites non prioritaires, préserver les réserves en devises, rationaliser les flux. Dans la réalité, la décision ressemble davantage à une démonstration d’autorité technocratique qu’à une politique économique réfléchie.
Car enfin, il faut une certaine dose de confiance en soi – certains diront d’arrogance – pour croire qu’en compliquant l’accès au financement des importations, on va mécaniquement réduire la demande. Comme si l’économie réelle fonctionnait selon les circulaires, comme si les entreprises pouvaient simplement décider de ne plus importer ce que le marché demande, comme si les consommateurs allaient soudain renoncer à leurs habitudes parce qu’un texte administratif l’exige.
Le débat déclenché par cette circulaire a d’ailleurs rapidement rappelé une vérité simple : ce n’est pas la première fois que l’on expérimente ce type de restriction. Des économistes l’ont souligné, des professionnels l’ont répété, et certains, comme Sadok Rouai, ont même rappelé que cette politique avait déjà été testée avec des résultats plus que discutables. Mais visiblement, en matière économique, l’histoire n’est pas toujours une source d’apprentissage. Elle peut aussi être un catalogue d’idées que l’on recycle quand on manque d’imagination.
Une circulaire qui finance le parallèle et fragilise le formel
Le premier effet, et probablement le plus immédiat, concerne les concessionnaires automobiles. Désormais, pour importer des véhicules considérés comme non prioritaires, ils devront mobiliser la totalité des fonds nécessaires. Autrement dit, entre la commande et l’arrivée des voitures – soit quatre à cinq mois – ces entreprises devront immobiliser des sommes considérables. Ce n’est pas un détail technique, c’est un choc de trésorerie majeur.
Or, les concessionnaires automobiles ne sont pas des structures fictives. Ce sont des entreprises qui paient leurs impôts, emploient des salariés, contribuent à l’économie formelle. Leur demander de financer intégralement leurs importations revient à dire : seuls ceux qui disposent de liquidités massives peuvent continuer. Les autres devront réduire la voilure, voire disparaître.
Le paradoxe devient encore plus savoureux quand on se rappelle que l’État encourage l’importation de véhicules électriques et hybrides. D’un côté, on incite à moderniser le parc automobile. De l’autre, on complique l’accès au financement de ces mêmes importations. Résultat : une politique publique qui se contredit elle-même, dans un ballet administratif dont les entreprises feront les frais.
Mais le véritable gagnant de cette circulaire n’est ni l’économie nationale ni les réserves en devises. Le grand bénéficiaire, c’est le commerce parallèle. Jamais celui-ci n’aura reçu un cadeau aussi généreux. Quand l’importateur officiel ne peut plus importer, ou doit répercuter des coûts financiers élevés sur ses prix, le marché informel devient immédiatement plus compétitif. Les voitures via le FCR, les produits cosmétiques, les fruits secs, les déodorants : tout ce que la circulaire rend plus difficile dans le circuit légal se retrouve mécaniquement plus attractif dans le circuit parallèle.
On prétend lutter contre le déficit commercial, on alimente l’économie informelle. On veut protéger les réserves en devises, on encourage des flux qui échappent totalement au contrôle. Une politique qui produit exactement l’inverse de l’objectif affiché mérite au minimum d’être interrogée.
La consécration de l’économie de rente
Au-delà des effets immédiats, cette circulaire consacre une philosophie économique bien particulière : seuls les plus gros survivent. Les entreprises disposant d’importantes liquidités pourront continuer à importer. Les PME, les nouveaux entrants, les opérateurs qui n’ont pas accès à des ressources financières abondantes seront progressivement exclus.
C’est une logique de rente. Une économie où l’accès au marché ne dépend plus de la compétitivité, de l’innovation ou de la qualité, mais de la capacité à immobiliser du cash pendant plusieurs mois. Une économie où l’on ferme la porte aux nouveaux acteurs et où l’on protège implicitement les positions établies.
Dans un pays qui affirme vouloir encourager l’initiative privée, soutenir les PME et dynamiser l’investissement, le message est pour le moins déroutant. On parle d’inclusion économique, mais on met en place des règles qui excluent. On parle de concurrence, mais on favorise la concentration. On parle d’investissement, mais on exige des trésoreries que peu d’entreprises peuvent mobiliser.
Le plus ironique dans cette affaire reste le rôle assigné aux banques. Ces dernières sont chargées d’appliquer la circulaire. Concrètement, elles doivent refuser de financer à crédit certaines opérations d’importation. Autrement dit, on demande aux banques de ne pas financer l’économie. C’est un peu comme demander à un médecin de ne plus soigner ou à un professeur de ne plus enseigner.
Les banques sont censées transformer l’épargne en financement de l’activité économique. Les priver de cette fonction revient à neutraliser un levier essentiel de croissance. Mais visiblement, dans cette vision administrative de l’économie, le crédit n’est plus un outil de développement, c’est un problème à contenir.
La réponse de la Banque centrale aux critiques n’a fait qu’accentuer ce sentiment de déconnexion. Minimiser l’impact sur les petits importateurs en expliquant qu’ils n’ont qu’à payer cash revient à ignorer la réalité financière des entreprises tunisiennes. Comme si la trésorerie était une ressource infinie. Comme si immobiliser des millions de dinars pendant plusieurs mois était une formalité.
Cette posture traduit une vision abstraite de l’économie, où les entreprises sont des lignes dans un tableau Excel et non des structures confrontées à des contraintes quotidiennes. Une vision où l’équilibre macroéconomique prime sur la survie microéconomique. Une vision où l’on oublie que derrière chaque importateur, il y a des salariés, des fournisseurs, des engagements fiscaux.
Au fond, cette circulaire illustre une tendance récurrente : face aux déséquilibres économiques, on privilégie la contrainte administrative plutôt que la réforme structurelle. On limite, on restreint, on encadre, en espérant que la réalité finira par s’adapter aux textes. Mais l’économie n’obéit pas aux circulaires. Elle contourne, elle s’ajuste, elle se déplace.
Et souvent, elle se déplace vers l’informel.
L’arrogance de la Banque centrale n’est pas seulement dans le ton, elle est dans la conviction que l’on peut piloter l’économie par décret. Huit ans après une première tentative, on répète la même expérience en espérant un résultat différent. Einstein aurait parlé de folie. Les entrepreneurs, eux, parleront simplement de risque.
Un risque pour leur trésorerie, pour leurs emplois, pour leurs investissements. Et, au bout du compte, un risque pour une économie qui n’a certainement pas besoin d’une nouvelle barrière administrative, mais plutôt d’un peu de confiance. Et peut-être aussi d’un peu moins d’arrogance.










