Découverts presque par hasard, les 177 millions de dinars dus par El Fouladh à la Steg ouvrent une brèche dans les chiffres de l’entreprise. Derrière ce montant, ce sont plus de 4 milliards de dinars d’impayés, des pertes structurelles et un modèle tarifaire mal ciblé qui apparaissent. Jusqu’à poser une question devenue inévitable : faut-il ouvrir la distribution de l’électricité au privé ?
C’est en lisant les états financiers d’El Fouladh publiés la semaine dernière (voir la Une qu’on lui a consacrée lundi 6 avril 2026), que le chiffre est apparu, presque incidemment, au détour d’un tableau : 177 millions de dinars d’impayés d’El Fouladh envers la Steg.
Un chiffre que rien ne signalait particulièrement, sinon son ampleur.
Car ramené à l’échelle des finances publiques, il change immédiatement de dimension. À lui seul, il dépasse le budget annuel du ministère du Tourisme, estimé à 167 millions de dinars, et se rapproche sensiblement de celui de la présidence de la République (229,7 millions de dinars). Autrement dit, une seule entreprise publique concentre une dette équivalente, voire supérieure, à celle que l’État consacre à des politiques publiques entières.
Ce simple rapprochement suffit à déplacer le regard.Il ne s’agit plus d’un problème de gestion isolé, ni même d’un incident sectoriel. Il s’agit d’un déséquilibre qui engage directement les finances de l’État, et qui trouve dans la Steg un point de cristallisation particulièrement révélateur.
4,16 milliards de dinars d’impayés : la banalisation du non-paiement
Car en remontant le fil, le chiffre de 177 millions de dinars ne fait que s’inscrire dans un ensemble beaucoup plus vaste.
À fin janvier 2025, les impayés cumulés de la Steg atteignent 4,16 milliards de dinars, selon ce qu’a annoncé le directeur du service recouvrement de la Steg, Fathi Khalfaoui en mars 2025. La ventilation de ce montant apporte un éclairage utile : 2,4 milliards relèvent du secteur privé, contre 1,75 milliard pour le secteur public.
À première lecture, le privé semble porter la charge principale. Mais cette lecture reste incomplète si l’on ne tient pas compte des mécanismes de contrainte.
Un client privé, qu’il soit industriel ou résidentiel, finit toujours par être confronté à un risque de coupure réel, et il est systématiquement appliqué. À l’inverse, le secteur public bénéficie d’une tolérance de fait, qui transforme la dette en variable d’ajustement silencieuse.
Le cas d’El Fouladh, par son ampleur, en est l’illustration la plus visible et il n’est probablement pas le seul. L’écrasante majorité des entreprises publiques échappent aux coupures, tout comme les monuments religieux ou sécuritaires.
Des comptes 2024 qui racontent un modèle structurellement déficitaire
Les comptes de 2024 confirment que cette dérive ne se limite pas au recouvrement.
Avec 6,07 milliards de dinars de revenus pour 9,56 milliards de dinars de coût des ventes, la Steg opère dans une configuration où chaque unité d’électricité vendue creuse davantage le déficit. Ce différentiel, structurel, est partiellement absorbé par 4,02 milliards de dinars de subventions d’exploitation, sans pour autant permettre un retour à l’équilibre.
Le résultat net reste négatif, à -229,76 millions de dinars en 2024, après -489,57 millions en 2023, et les pertes accumulées atteignent désormais -3,68 milliards de dinars. Parallèlement, l’endettement demeure élevé, à 5,83 milliards de dinars, avec des charges financières en hausse à -268,75 millions de dinars.
Mais c’est précisément ce chiffre des pertes cumulées qui mérite d’être regardé autrement.
3,68 milliards de dinars, cela représente près de seize fois le budget de la présidence de la République (229,7 millions de dinars) et un peu plus de dix fois celui de la présidence du gouvernement (359,3 millions de dinars). C’est également près de trois fois le budget du ministère du Transport (1,28 milliard de dinars), plus de trois fois celui du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle (1,06 milliard de dinars) et environ une fois et demie celui de l’Enseignement supérieur (2,37 milliards de dinars). Autrement dit, les pertes cumulées de la Steg ne relèvent plus d’une difficulté sectorielle : elles atteignent désormais l’échelle de plusieurs institutions et politiques publiques réunies.
Une tarification qui subventionne au-delà de sa cible
La question du prix de l’électricité se trouve au cœur de cette équation et de ces pertes.
Le système actuel repose sur une tarification progressive par paliers de consommation. Ce mécanisme, conçu pour introduire une forme d’équité, produit en réalité des effets plus ambigus.
En l’absence de toute prise en compte du niveau de revenu ou du contexte social, il conduit à une situation dans laquelle une partie de la consommation électrique reste subventionnée, y compris pour des ménages disposant de revenus élevés. Un résident d’un quartier huppé peut ainsi bénéficier, sur une tranche de sa consommation, d’un tarif inférieur au coût réel.
La question se pose alors, presque naturellement : serait-il plus juste de faire contribuer davantage les zones les plus aisées ?
Si une tarification stricte par quartier poserait des problèmes d’équité et de mise en œuvre, l’interrogation qu’elle soulève reste centrale. Le système actuel, en l’absence de ciblage, dilue la subvention au point de la rendre inefficace, socialement comme économiquement.
Des modèles étrangers plus ajustés
Les expériences étrangères montrent que d’autres équilibres sont possibles.
Dans plusieurs pays européens, la production d’électricité reste encadrée par les États, mais la distribution a été ouverte à la concurrence privée, introduisant des exigences accrues en matière de coûts et de qualité de service.
La tarification a également évolué. En France comme en Italie, les systèmes d’heures pleines et d’heures creuses permettent d’ajuster les prix en fonction de la demande, l’électricité étant facturée moins cher la nuit et plus cher aux heures de pointe. Ces mécanismes contribuent à une meilleure utilisation des infrastructures et à une réduction des coûts globaux.
En Tunisie, ces leviers ne sont pas exploités, alors même qu’ils pourraient offrir des marges d’ajustement significatives et une réduction des déficits.
D’un chiffre à une question de modèle
Reste enfin la question de la transparence. Les états financiers de 2025 ne sont pas encore disponibles, et le site de la Steg, pourtant bien conçu sur le plan technique, donne un accès caché aux données financières.
Dans ces conditions, même les chiffres disponibles appellent des clarifications. Les 4,16 milliards de dinars d’impayés déclarés correspondent-ils exclusivement à des créances échues, ou incluent-ils également des factures en cours ?
Sans réponse à cette question, il est difficile d’apprécier pleinement l’ampleur du risque.
Parti d’un chiffre découvert presque par hasard, celui des 177 millions de dinars dus par El Fouladh, le constat conduit à une interrogation plus large.
Lorsque les pertes atteignent plusieurs milliards, que les impayés deviennent structurels et que les règles de fonctionnement varient selon la nature des clients, la question n’est plus seulement celle de la gestion d’une entreprise publique.
Elle devient celle d’un modèle économique qu’il devient de plus en plus difficile de soutenir sans le réformer. Parmi les pistes régulièrement mises en œuvre ailleurs figure l’ouverture, au moins partielle, de la distribution à la concurrence privée. Une option qui, en Tunisie, continue de se heurter à un refus catégorique du pouvoir.
Maya Bouallégui










