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Dans ce pays, on sait ce qu’il ne faut pas dire, jamais ce qu’il faut savoir

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Par Maya Bouallégui

Épisode 1 – Blague interdite, rire sous contrôle

On peut tout interdire en Tunisie.

Les sacs en plastique. Les importations. Les applications. Les idées.

Mais interdire l’humour… c’est un cran au-dessus.

Cette semaine, Lotfi Abdelli a été condamné à 18 mois de prison. Dix-huit mois. Pas pour un braquage, pas pour un détournement, pas pour une fraude fiscale sophistiquée. Non. Pour des mots. Des blagues. Des sketches.

Le tribunal a retenu trois chefs d’accusation, soigneusement empilés comme un dossier bien ficelé : outrage à un fonctionnaire, attribution de faits non prouvés et atteinte aux bonnes mœurs. Six mois chacun. Total : un an et demi de prison.

On ne dira jamais assez la dangerosité d’un humoriste.

Un type seul sur scène, avec un micro, c’est connu, peut faire trembler les institutions les plus solides.

Dans tous les pays du monde, il existe une tradition bien établie : se moquer de la police.

Coluche en France en avait fait un art.

Fellag en Algérie aussi, avec cette manière unique de rire de l’autorité sans jamais nommer personne.

En France, on parle des flics, des keufs, des poulets.

En Angleterre, des cops.

Aux États-Unis, des pigs.

En Italie, des sbirri.

Partout, le policier est une figure comique. Pas parce qu’on déteste les policiers. Mais parce qu’on rit de ce qu’ils incarnent : l’ordre, la rigidité, l’autorité.

C’est une soupape.

On ne vise pas Mohamed ou Ali en uniforme.

On vise le symbole.

Mais chez nous, le symbole a parfois la peau sensible.

On peut critiquer les banques, les ministres, les entreprises publiques, les décisions économiques, les prix, les pénuries, la météo même…

Mais attention au sketch mal placé.

Là, on quitte la satire.

On entre dans le pénal.

Le plus fascinant dans cette histoire, ce n’est pas la condamnation.

C’est le message qu’elle envoie.

Car enfin, que doit faire un humoriste ?

Se limiter aux belles-mères ?

Aux embouteillages ?

Aux régimes alimentaires ?

Éviter tout ce qui touche à l’autorité, à l’État, aux institutions ?

Autrement dit : devenir inoffensif.

Donc inutile.

Un humoriste qui ne dérange personne est un animateur.

Un humoriste qui ne prend aucun risque est un présentateur météo.

Un humoriste qui ne vise rien… n’est plus un humoriste.

On peut ne pas aimer Lotfi Abdelli.

On peut trouver ses blagues lourdes, répétitives, excessives.

On peut zapper, critiquer, huer, ignorer.

Mais on ne met pas en prison quelqu’un pour avoir fait rire ou tenté de faire rire sur scène.

Parce qu’au fond, la question n’est pas Abdelli.

La question, c’est : à partir de quel moment une blague devient-elle un délit ?

Et surtout : qui décide que ce moment est arrivé ?

Dans un pays normal, la réponse est simple : le public.

Il rit… ou il ne rit pas.

Dans un autre système, la réponse est plus complexe.

Et parfois, elle tombe sous forme de verdict. Dix-huit mois pour des blagues.

Finalement, le message est clair.

On peut rire de tout… à condition que ça ne fasse rire personne.

Épisode 2 – Le lait sans nom

Après les blagues interdites, voici venu le lait anonyme.

Cette semaine, les autorités ont annoncé le retrait de lots de lait UHT impropres à la consommation. Goût suspect. Odeur douteuse. Enquête ouverte. Tout y est.

Sauf l’essentiel.

La marque.

Dans tous les pays du monde, un rappel de produit suit une règle simple : on informe, on identifie, on précise.

On dit aux gens : “si vous avez acheté ce produit, de telle marque, avec tel numéro de lot, ne le consommez pas”.

C’est clair, précis, efficace.

Chez nous, on fait autrement.

On annonce qu’il y a un problème… et on laisse chacun deviner avec quoi.

Résultat : personne ne sait si le lait qu’il a dans son frigo est concerné.

Est-ce Délice ?

Vitalait ?

Natilait ?

Mystère.

Le consommateur tunisien se transforme alors en enquêteur. Il observe la brique. Il la secoue. Il la sent. Il hésite.

Puis, dans le doute, il s’abstient.

Et voilà comment, à force de ne pas nommer un problème, on finit par en créer un plus grand.

Car le risque ne concerne plus un lot précis.

Il concerne tout le marché.

Le plus fascinant dans cette affaire, ce n’est pas l’existence d’un lait avarié.

Cela arrive partout. C’est même la preuve que les systèmes de contrôle fonctionnent.

Le plus fascinant, c’est la gestion de l’information.

Informer sans informer.

Alerter sans préciser.

Rassurer en créant de l’inquiétude.

On aurait pu imaginer un scénario simple : une communication claire, une marque identifiée, des lots retirés, une confiance maintenue.

On a préféré une version locale.

Une alerte floue.

Un produit sans nom.

Et un pays entier qui regarde son café au lait avec suspicion.

Dans un pays normal, on rit des humoristes et on écarte les produits alimentaires avariés.

Dans le nôtre, on fait l’inverse.

On met les humoristes en prison… et on laisse le lait circuler anonymement.

Au fond, le problème n’est ni le rire, ni le lait.

C’est cette étrange incapacité à aller jusqu’au bout des choses.

Dire sans dire.

Décider sans assumer.

Informer sans éclairer.

Et pendant ce temps-là, quelque part à Tunis, un citoyen ouvre son frigo, regarde sa brique de lait… et réalise qu’ici, on protège mieux les marques que les consommateurs.

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