Vendredi dernier, la militante et avocate Dalila Ben Mbarek Msaddek a prononcé une allocution remarquée devant la commission des droits de l’Homme du Parlement européen. Elle y a dressé un tableau particulièrement alarmant de la situation judiciaire en Tunisie depuis le 25 juillet 2021.
Au terme de son intervention, elle a formulé plusieurs demandes à l’Union européenne, notamment l’inscription de la situation tunisienne à l’ordre du jour du dialogue politique avec Tunis, et la conditionnalité de la coopération au respect de l’indépendance de la justice et des droits humains.
Elle a également plaidé pour la désignation d’un rapporteur spécial sur les prisonniers politiques en Tunisie et pour la libération des personnes condamnées dans l’affaire dite du complot.
Son intervention a provoqué un tollé chez les partisans du régime, mais aussi chez une partie non négligeable de l’opinion, y compris apolitique. Beaucoup y voient une invitation à l’ingérence étrangère. Pour eux, le linge sale doit se laver en famille et le problème de la Tunisie doit rester en Tunisie.
Me Ben Mbarek Msaddek a ainsi été qualifiée de traîtresse, et la cible d’un flot d’injures, dont certaines à caractère sexuel. Des députés sont montés au créneau pour la vouer aux gémonies.
Le débat est posé : ce qu’a fait l’avocate au Parlement européen est-il un acte de trahison, ou l’ultime moyen de faire entendre la voix de dizaines de prisonniers politiques et de médiatiser le climat répressif qui s’abat sur la Tunisie depuis plus de quatre ans ?
Quand toutes les portes se ferment
Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce type de démarche n’intervient jamais en première intention. On ne va pas plaider à Bruxelles par réflexe, mais par contrainte.
Faut-il rappeler que cette femme a été poussée à l’exil sous la pression de poursuites judiciaires à caractère politique ? Que son frère, Jaouhar Ben Mbarek, est en prison pour avoir exercé son droit de faire de la politique et de s’opposer au pouvoir ? Que son père, Ezzedine Hazgui, octogénaire et ancien prisonnier politique, vit aujourd’hui seul à Tunis ?
Que ceux qui l’attaquent avec tant d’indécence s’interrogent un instant : qu’auraient-ils fait à sa place ? Auraient-ils accepté le harcèlement judiciaire, la répression carcérale visant leurs proches, les affaires montées de toutes pièces, et l’isolement d’un père âgé ?
Dalila Ben Mbarek ne défend pas seulement sa famille. Elle porte la cause de dizaines de prisonniers politiques à qui le pouvoir n’a laissé d’autre choix que l’extérieur pour se faire entendre.
Car ce régime ne se limite plus à réprimer les opposants : il étend sa pression à leurs familles, allant jusqu’à éloigner les détenus de Tunis, contraignant leurs proches à parcourir des centaines de kilomètres pour de simples visites.
Un droit reconnu par l’État tunisien
Laissons de côté les réactions épidermiques des partisans zélés et intéressés et revenons aux faits.
Le18 mars 1969, la Tunisie a adhéré au Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Elle a été l’un des premiers pays arabes et africains à ratifier ce texte fondamental, qui fait partie de la Charte internationale des droits de l’homme. En 2011, suite à la Révolution, elle a franchi une étape majeure dans son engagement international en adhérant au premier Protocole facultatif se rapportant au Pacte. Ce texte confère aux citoyens un droit essentiel : celui de saisir directement le Comité des droits de l’homme des Nations unies lorsqu’ils s’estiment victimes d’une violation de leurs droits fondamentaux.
Concrètement, tout individu relevant de la juridiction tunisienne peut, après avoir épuisé les recours internes, adresser une plainte à cette instance internationale. Celle-ci examine la requête, évalue la conformité des pratiques de l’État avec ses engagements et rend des constatations qui, sans être juridiquement contraignantes, n’en ont pas moins un poids politique et moral considérable.
Par ailleurs, la Tunisie a signé, le 17 juillet 1995, l’Accord d’association avec l’Union européenne, entré en vigueur le 1er mars 1998. Son article 2 est sans équivoque : le respect des principes démocratiques et des droits de l’homme constitue un élément essentiel du partenariat.
Rappeler ces principes, et constater qu’ils ne sont pas respectés, ne relève ni de l’allégeance ni de l’ingérence. C’est un acte de fidélité à l’État de droit et aux engagements librement souscrits par la République tunisienne.
Dalila Ben Mbarek a agi dans un cadre parfaitement reconnu et ratifié par l’État tunisien. Elle a exercé un droit légitime. Mieux, elle a été acculée par le régime à exercer ce droit.
Sun Tzu ou l’erreur stratégique
Ce qui se joue ici n’est pas seulement juridique ou politique. C’est une erreur stratégique.
Il y a plus de deux millénaires, autour du Ve siècle avant notre ère, le stratège chinois Sun Tzu écrivait dans son célèbre « L’Art de la guerre » : « Entourez l’ennemi en lui laissant une issue. Ne pressez pas un ennemi acculé. »
Le principe est simple : un adversaire sans échappatoire devient dangereux. N’ayant plus rien à perdre, il bascule dans l’irrationnel.
« L’Art de la guerre » devrait être enseigné non seulement dans les académies militaires, mais aussi dans les lycées, et surtout à tous ceux qui prétendent faire de la politique.
Je doute fort que Kaïs Saïed, féru d’El Moutannabi et de Farazdaq, ait lu cet incontournable ouvrage. Autrement, il n’agirait pas à l’encontre de ses adversaires comme il le fait actuellement. Littéralement, il les accule à l’escalade et aux extrêmes.
C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui.
En fermant toutes les portes (judiciaires, politiques, médiatiques), le régime de Kaïs Saïed pousse ses opposants à chercher des relais ailleurs. Ce qui est ensuite dénoncé comme une trahison n’est, en réalité, que la conséquence directe d’une stratégie qui a supprimé toute alternative interne.
De Bourguiba à Mandela
Si certains considèrent Dalila Ben Mbarek comme une traîtresse, alors il faudrait, dans la même logique, accuser Bourguiba d’avoir plaidé à l’étranger pour l’indépendance de la Tunisie.
Il faudrait dire la même chose de Mandela, qui, sans l’appui international, n’aurait jamais pu vaincre l’Apartheid. Idem pour Yasser Arafat.
Dalila Ben Mbarek s’inscrit dans cette tradition : celle de ceux qui, après avoir épuisé toutes les voies internes, portent leur combat au-delà des frontières.
Elle n’a pas comploté contre la Tunisie. Elle a dénoncé un pouvoir répressif et exposé, sur la scène internationale, l’injustice subie par ses compatriotes.
Elle n’a pas agi, comme d’autres en d’autres temps, contre l’économie tunisienne ou le tourisme. Elle s’est contentée de dénoncer un régime répressif qui n’a laissé aucune autre issue à ses adversaires et actionné le dernier levier qui lui restait. Un levier prévu par des protocoles signés par l’État tunisien. Et ce que certains appellent trahison n’est, en réalité, que la conséquence directe d’un système qui ne tolère plus d’opposition.
Lorsqu’un pouvoir ferme toutes les issues, il ne supprime pas ses opposants. Il les pousse ailleurs.
Quittez Facebook, laissez tomber El Moutanabbi… lisez Sun Tzu ! Cela évite de fabriquer ses propres ennemis.











5 commentaires
zaghouan2040
Un idiot est un idiot
Deux idiots sont deux idiots
Mais un million d’idiots constitue un soutien a une tyrannie
zaghouan2040
L’absence -voulue et organisée – de Cour Constitutionnelle a été le facteur principal d’émergence et de consolidation de cette dictature, qui a tout fait pour éliminer méthodiquement toute possibilité de contre-pouvoir
Même au prix du risque,calcule, d’isolement de la Tunisie : isolement diplomatique géostratégique mais aussi économique – contrairement au Maroc-
Reste a connaître si le prix de cet isolement multidirectionnel est gérable par le pouvoir
Fares
Un régime dont la politique étrangère se résume à suivisme aveugle de ses voisins est loin d’être crédible quand il parle de souveraineté. Les tunisiens ne croient plus à ces histoires de souveraineté. Est-ce que l’enquête sur les attaques des drones israéliens avance bien?
Hannibal
La souveraineté est un slogan à 2 millimes.
Si les slogans se monnayaient, le pouvoir auraient rendu le pays très riches.
Tout le monde sait que si le voisin de l’ouest nous envahissait, ce serait extrêmement facile et les 🤡 prendraient la poudre d’escampette.
Hannibal
Cette dame a fait un acte de résistance pacifique et ceux qui le considèrent comme un acte de traîtrise prennent les gens pour des imbéciles.