La Tunisie fait face à une saignée silencieuse de ses talents. En dix ans, 46.000 ingénieurs ont quitté le pays sur un total d’environ 105.000 inscrits aux registres de l’Ordre des ingénieurs, selon des chiffres avancés par le doyen Mohsen Gharsi. Cette estimation particulièrement élevée pour un pays de la taille de la Tunisie relance l’alerte sur la fuite des compétences et l’urgence d’une réponse des pouvoirs publics.
Cette estimation met en lumière une fuite durable des compétences techniques et scientifiques tunisiennes, dans un contexte où l’ingénierie constitue un pilier central pour l’industrie, l’énergie, les infrastructures, le numérique et l’innovation.
Près de 44% des effectifs concernés
Selon une déclaration de Mohsen Gharsi, relayée dans le bulletin d’information de midi de Mosaïque FM, lundi 20 avril 2026, les 46.000 départs enregistrés en une décennie représentent une part très importante des effectifs nationaux. Rapporté aux 105.000 ingénieurs inscrits, cela équivaut à près de 44% du total. Un tel niveau traduit, au-delà de simples mobilités professionnelles, un mouvement structurel d’émigration touchant une profession hautement qualifiée et stratégique.
Le responsable a précisé que le phénomène s’est accéléré à partir de 2014, sous l’effet de plusieurs facteurs combinés. Il a cité notamment le recrutement soutenu des compétences tunisiennes par l’étranger, des rémunérations plus attractives hors du pays, de meilleures conditions de travail ainsi que des perspectives de carrière jugées plus favorables.
2022, année du pic migratoire
Le doyen a également indiqué que les départs, initialement limités à quelques dizaines de cas, sont ensuite passés à des centaines, avant d’atteindre un pic en 2022. Toujours selon ses déclarations, cette année-là a marqué le point culminant de cette vague migratoire avec 6.700 ingénieurs ayant quitté la Tunisie, soit un rythme moyen d’environ vingt départs par jour. Ce chiffre illustre l’ampleur prise par le phénomène ces dernières années et la difficulté à enrayer la tendance.
Si une grande partie des départs concerne traditionnellement les jeunes diplômés ou les profils en début de carrière, Mohsen Gharsi a insisté sur un changement jugé plus préoccupant : le départ croissant d’ingénieurs expérimentés. Il a évoqué des professionnels disposant de 25 années d’expérience qui choisissent désormais, eux aussi, de quitter le pays.
Cette évolution est souvent considérée comme plus lourde de conséquences, car elle concerne des cadres disposant d’un savoir-faire accumulé, de capacités d’encadrement et d’une connaissance approfondie des secteurs productifs.
Appel à une réponse nationale coordonnée
Le doyen de l’Ordre a estimé que la migration des ingénieurs ne constitue pas seulement une question sociale ou professionnelle. Selon lui, elle revêt également des dimensions économiques, développementales, technologiques et stratégiques. Le départ massif des compétences réduirait la capacité du pays à construire de nouveaux projets industriels, moderniser les infrastructures, accompagner les transitions énergétique et numérique, renforcer la compétitivité des entreprises et suivre les mutations technologiques mondiales.
Face à cette situation, Mohsen Gharsi a appelé à la tenue d’un conseil ministériel spécialement consacré à la question de l’émigration des ingénieurs tunisiens. Il a présenté cette initiative comme une démarche visant à coordonner les efforts entre les différents ministères et structures concernées, afin d’aboutir à une réponse globale.
Le responsable a plaidé pour une approche de fond portant sur les causes structurelles du départ des ingénieurs, notamment l’amélioration des conditions de travail, la revalorisation salariale, de meilleures perspectives d’évolution professionnelle et une meilleure reconnaissance des compétences.
Le chiffre de 46.000 ingénieurs partis en dix ans agit ainsi comme un signal d’alarme sur la capacité du pays à retenir ses talents les plus qualifiés. Dans un environnement mondial marqué par la concurrence sur les compétences, la Tunisie se retrouve confrontée à un double défi : continuer à former des profils recherchés à l’international, tout en créant localement les conditions nécessaires pour les retenir.
I.N.











2 commentaires
zaghouan2040
Toute personne moralement intégre et bénéficiant d’un niveau de qualification équivalant a un diplôme du supérieur doit impérativement quitter la Tunisie
Au fond quelle est la différence entre la Tunisie de 2026 et un camp pénitentiaire géant ??
A moins d’être incarcéré pour délit ou faire partie du personnel pénitentiaire, que vient donc faire un ingénieur ou un diplômé.e du supérieur dans un camp pénitentiaire ???
De plus quel est le nombre d’emplois en Tunisie exigeant réellement un master ou un diplôme d’ingénieur ???
HatemC
il faut arrêter l’hypocrisie.
8 000 ingénieurs diplômés.
6 000 qui s’en vont.
2 000 qui restent.
Ce ne sont pas seulement des ingénieurs qui partent.
Ce sont :
des années d’éducation financées par l’argent public
des compétences rares
des capacités d’innovation
des futurs entrepreneurs
des piliers de souveraineté
Qui partent.
On explique cette fuite par les salaires.
C’est vrai.
Mais c’est insuffisant.
Les ingénieurs ne fuient pas seulement un manque de rémunération.
Ils fuient un vide.
Un vide industriel.
Un vide stratégique.
Un vide de vision.
Pendant ce temps, des pays comme l’Iran produisent des cohortes massives d’ingénieurs, plusieurs centaines de milliers par an. Mais surtout — et c’est là toute la différence — ils les intègrent dans une stratégie nationale.
Industrie. Défense. Recherche. Technologie.
Chaque ingénieur devient une brique de puissance.
En Tunisie, il devient… un candidat à l’exil.