La vérité n’a plus besoin d’être débattue. Elle est simplement triée, et avec elle, celui qui la prononce. Une question finit par remplacer toutes les autres : non plus “est-ce vrai ?”, mais “es-tu avec moi ?”. La vérité, dans ce glissement, n’a pas disparu. Elle a été remplacée par une logique plus efficace : celle de la haine comme grille de lecture. Une grille qui classe les informations autant que les individus, et ne valide que ce qui vient de ceux qui cochent les bonnes cases du moment.
Dans le débat public tunisien, un glissement s’est opéré sans bruit, mais avec une redoutable efficacité : la parole n’est plus jugée sur son contenu, mais sur celui qui la prononce, et surtout sur le camp auquel on l’associe. Dire devient secondaire. Être devient décisif. L’argument recule. L’étiquette prend toute la place.
Vendredi dernier, l’avocate Dalila Ben Mbarek Msaddek s’exprime au Parlement européen. Elle y décrit une situation judiciaire qu’elle juge préoccupante en Tunisie depuis 2021 et appelle à une intervention politique et diplomatique. La réaction est immédiate. Dans certains cercles politiques et médiatiques, le débat est plié avant même d’avoir commencé. Ce n’est plus une prise de position, c’est une faute morale. Le contenu ne compte plus. Le lieu suffit à condamner.
Le patriotisme comme filtre moral
Pourtant, ce qu’elle décrit ne relève pas de la fiction ou de l’exagération. Des politiques sont détenus, condamnés pour « complot », dans des affaires à forte charge politique, présentées comme des dossiers lourds, parfois empilés les uns sur les autres au fil du temps, au point où la procédure elle-même finit par prendre la place de la preuve. L’accusation s’étire, se multiplie, s’accumule, et finit par se suffire à elle-même, comme si sa répétition tenait lieu de démonstration.
Des activistes et des journalistes sont, eux aussi, pris dans cette même mécanique. Emprisonnés, condamnés et faisant face à des affaires qui s’entassent. Leur travail critique ne se confronte plus à une contradiction argumentée, mais à une qualification morale. Ils deviennent suspects, puis accusés, puis disqualifiés. La critique n’est plus un droit dans l’espace public, elle est interprétée comme une intention cachée. Et une intention suspecte n’a pas besoin d’être réfutée, seulement condamnée.
Ce réflexe n’est pas isolé. Il s’installe, s’étend, se normalise. Et avec lui se banalise un discours de haine, fait d’accusations de trahison et de mises en doute systématiques du patriotisme de l’autre. Hier encore, le Syndicat national des journalistes tunisiens alertait sur la montée de ces discours, particulièrement dans le traitement médiatique de la migration, visant en particulier les migrants subsahariens. Il évoquait aussi des journalistes harcelés, accusés de trahison après avoir couvert des marches contre le racisme.
Même logique, même mécanique : celui qui informe dérange, celui qui nuance suspecte, celui qui refuse de s’aligner devient un problème. Le désaccord n’est plus une position, c’est une déviation.
Le patriotisme, dans ce glissement, n’est plus un lien commun. Il devient un outil de tri. Une grille de lecture morale qui distribue les certificats d’appartenance et retire les légitimités. Celui qu’on rejette est catalogué comme moins patriote, moins soucieux de l’intérêt de la nation, donc forcément moins légitime à parler du pays.
Au fond, qu’est-ce qu’un vrai patriote ?
Qu’est-ce qui définit, au fond, une personne qui aime son pays ? La question paraît simple, presque naïve. Mais elle devient piégée dès qu’on observe la manière dont elle est instrumentalisée. Depuis 2011, le Tunisien a vu les repères liés au patriotisme se déliter, se recomposer, se fragmenter. Dans une vie politique en construction et une démocratie en devenir, les symboles autrefois partagés se sont dissipés, questionnés, parfois effacés.
On ne fête plus la République comme un rendez-vous commun. L’indépendance elle-même n’a plus la même évidence symbolique. À la place, des slogans politiques de plus en plus clivants se sont imposés, dessinant des lignes de fracture plus que des points de ralliement. Les citoyens ne sont plus simplement en désaccord : ils sont classés. Certains ont le droit de se dire patriotes. D’autres sont accusés de trahison, de collaboration, d’hostilité, parfois même de nuisance.
Quand l’institution valide la dérive
Le plus inquiétant n’est pas que ces logiques existent dans les marges. C’est qu’elles franchissent les portes des institutions sans rencontrer de résistance.
Un député affirme publiquement qu’une femme africaine ne peut pas être victime de viol, en s’appuyant sur une logique de “beauté” supposée du pays. La phrase choque, puis circule, puis s’efface dans le flux continu de l’indignation. Trop tard. Le seuil a déjà bougé. Ce qui aurait dû provoquer une rupture devient un épisode de plus dans un climat déjà saturé.
Et cette banalisation ne surgit pas de nulle part. Elle s’alimente d’un terreau quotidien où des propos similaires circulent librement dans les conversations, les réseaux sociaux, les réflexes ordinaires. Le Parlement ne crée pas ces dérives, il les reflète avant de les amplifier.
Le seuil avait déjà bougé lorsqu’on avait entendu, sans réaction à la hauteur du choc, des appels à la stérilisation de migrantes sur un plateau télévisé, comme si certaines paroles pouvaient être dites sans conséquences. Et lorsque ces propos sont contestés, ceux qui les dénoncent deviennent à leur tour la cible : accusés de trahir le pays, de défendre des intérêts étrangers, de menacer l’identité nationale. Le débat ne porte plus sur le fond. Il porte sur la loyauté.
Dans le même temps, le discours officiel accentue la polarisation. Le chef de l’État multiplie les oppositions frontales : patriotes contre non-patriotes, riches contre pauvres, honnêtes contre traîtres, nationaux contre étrangers. Une lecture du pays en blocs étanches, où la nuance devient suspecte et la complexité presque une faute.
La vérité reléguée, la loyauté exigée
Dans ce climat, la vérité ne disparaît pas. Elle devient simplement inutile. Éclipsée par une polarisation qui transforme toute contradiction en affrontement. Si tu n’es pas avec moi, alors peu importent tes arguments, peu importent les faits, peu importe même la réalité : tu es forcément contre moi, donc contre ton pays.
Et à ce stade, la vérité ne perd pas seulement sa place. Elle perd son droit d’exister.










