Par Mohamed Salah Ben Ammar
La politique contre la vie : quand l’identité devient fiction
Partout dans le monde, le mot « identité » est devenu une arme. Des États-Unis à l’Europe, de l’Inde au Moyen-Orient, les gouvernements structurent leur discours autour d’une même promesse : protéger une identité prétendument menacée. Les réalités divergent, mais le mécanisme reste remarquablement stable, reposant sur un mensonge fondateur.
L’identité réelle n’est pas monolithique. Elle est constituée de couches, de contradictions et d’évolutions permanentes. Elle se transforme au fil des expériences et des ruptures. Elle n’est jamais totalement cohérente, rarement stable, presque toujours multiple. La politique, quant à elle, ne sait pas gérer cette complexité, et surtout, elle n’en veut pas. Elle a besoin de catégories claires, de frontières nettes, de récits simples. Elle transforme donc l’identité en un objet collectif, homogène, supposément immuable, une fiction présentée comme une vérité. C’est sur cette fiction que repose le sentiment d’appartenance, un besoin humain réel, indispensable à toute vie collective, mais qui a un coût : correspondre à ce que le groupe attend, au détriment parfois de ce que l’on est réellement. C’est là que commence la dérive.
La Tunisie selon Saïed ou le patriotisme dévoyé
Les mouvements identitaires ne se contentent pas de désigner un groupe. Ils prescrivent ce que les individus doivent être pour en faire partie. L’identité cesse d’être une réalité vécue pour devenir une norme imposée, et toute déviation devient suspecte.
La Tunisie n’échappe pas à cette dynamique. Depuis la concentration du pouvoir autour de Kaïs Saïed, le discours officiel a réinvesti les thèmes de l’identité nationale, de la souveraineté et de la menace extérieure. Dans un pays traversé par une profonde crise, ces notions jouent le rôle de points d’ancrage, offrant une grille de lecture simple à une réalité devenue ingérable. Le procédé est classique : toute critique devient trahison, toute opposition, preuve d’une allégeance étrangère aux puissances occidentales, aux réseaux islamistes, à des forces obscures. Les opposants ne sont plus des citoyens qui pensent différemment, mais des ennemis de l’intérieur. Ce discours trouve un écho réel dans une partie de la population, ce qui le rend d’autant plus dangereux.
Car il repose sur un renversement insidieux : ceux qui, au péril de leur liberté, critiquent la direction prise par leur pays, sont présentés comme des traîtres, alors qu’ils exercent la forme la plus exigeante du patriotisme. Aimer son pays, c’est parfois refuser de s’y taire.
Une société qui déborde : la Tunisie réelle contre la Tunisie définie
Mais ce discours se heurte à une réalité que le pouvoir peine à contenir : la société tunisienne est profondément ouverte. Une part significative de ses citoyens vit à l’étranger. Des millions d’autres travaillent, échangent et s’informent au-delà des frontières, connectés à des réseaux transnationaux. La Tunisie réelle déborde largement la Tunisie définie.
Vouloir enfermer une société traversée par des circulations et influences multiples depuis des millénaires est une manœuvre vouée à l’échec. Les islamistes l’ont tenté. Les nationalistes arabes aussi. Le pouvoir actuel essaie à nouveau cet exercice perdu d’avance.
La question migratoire, notamment vis-à-vis des populations subsahariennes, a cristallisé cette tension, bien qu’il s’agisse d’un épiphénomène par rapport aux énormes difficultés que les citoyens affrontent quotidiennement. C’est justement en raison des échecs que l’altérité est désormais présentée comme une menace existentielle. La technique du bouc émissaire est utilisée avec la promesse de restaurer la cohérence, de protéger le groupe. Mais cette cohérence est une fiction, et les fictions ont un coût.
L’exclusion comme seul horizon : le piège identitaire
Plus une identité collective est définie de manière étroite, plus elle produit d’exclusion. Ceux qui ne correspondent pas au modèle deviennent suspects, illégitimes, indésirables.
Et cette logique entre en contradiction directe avec la réalité du pays : comment prôner le repli sur soi quand une large partie de la société vit hors de ses frontières ? Comment figer une identité nationale quand des millions de personnes la redéfinissent quotidiennement ?
Ce décalage révèle une fragilité structurelle : plus une identité politique est déconnectée du réel, plus elle opprime, plus elle doit être affirmée avec violence, plus elle exclut pour exister.
Appartenir sans disparaître : l’impossible mais nécessaire complexité
Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie, mais il y prend une résonance particulière : celle d’un pays dont la réalité sociale contredit presque point par point le récit identitaire que le politique veut lui imposer.
Le défi qu’on ne veut pas voir reste le même, en Tunisie comme ailleurs : accepter que l’identité et l’appartenance ne coïncident pas toujours. Reconnaître que l’on peut appartenir et aimer un pays sans être réductible à une norme surtout quand elle est politique. Que le collectif peut exister sans exiger l’uniformité. Le rejet de l’uniformité de conviction, de pensée, de conduite et même vestimentaire parfois est une forme de respect de soi. C’est peut être même cela le sens réel de la dignité.
C’est une voie étroite, ingrate, sans slogans rassurants. Refuser cette complexité a un prix, et ce prix est connu. Ce n’est pas seulement l’exclusion de l’autre, c’est l’appauvrissement de soi-même. C’est le refus de la démocratie citoyenne. Car à force de vouloir être identiques, les sociétés se sclérosent et finissent par ne plus être vivantes.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
Salah tataouine
en bref, Bourguiba a dit :
Le patriotisme n’est pas un sentiment, c’est une doctrine d’action.
L’amour de la petite patrie (Monastir, Tataouine, ma grotte,menzl bourguiba (mohsen)) est le socle de l’amour de la grande.
Un patriote se sacrifie – sans demander d’indemnité, sans tribune, sans like.
Ceux qui analysent l’identité sans l’avoir défendue sur le terrain devraient goûter à ce plat :
La nostalgie du retour – ce « mythe du retour » que mon ami Mohsen Dridi (page 2 du Monde, années 80) portait comme un étendard. Un immigré n’oublie pas sa terre. Il la rêve, il la pleure, il la transmet. Ce plat-là, on ne le digère pas. Il reste en travers de la gorge de tous ceux qui n’ont jamais quitté leur fauteuil pour défendre une patrie.
À force de vouloir définir l’identité, on oublie qu’elle se vit et se défend – pas dans des textes, mais dans le sacrifice silencieux.
Un bonjour à Mosen depuis le désert.
Ici, on ne cause pas. On veille. Et on n’oublie rien.
hhh – la caravane passe, les phraseurs restent à table, la fourchette bloquée.
Salah tataouine
Monsieur Ben Ammar, j’ai lu votre texte. Vous analysez l’identité comme une fiction politique, un piège qui exclut et fabrique des traîtres. Vous avez raison sur le diagnostic : l’identité ne devrait pas être une norme imposée. Mais vous raisonnez encore en politique, avec des concepts. Moi, je ne suis pas un politique. Je suis un veilleur du désert, un trappeur sans bac. Je ne définis pas la mère patrie, je la vis.
Trois histoires, trois étages, pour répondre à votre longue analyse.
Premier étage : Hannibal. Il n’a pas écrit de tribune sur l’identité carthaginoise. Il a juré sur l’autel de Baal, il a traversé les Alpes, il a perdu un œil. Il n’est pas allé pleurer à Rome. Il a combattu sur le terrain. Vous, vous écrivez depuis les hauteurs de la raison. Moi, je veille depuis le bas des dunes. L’identité, pour Hannibal, ce n’était pas un discours, c’était un serment.
Deuxième étage : Bayt al‑Hikma et Cyrus. La Maison de la Sagesse n’a pas fermé ses portes aux différences. Cyrus n’a pas rédigé un projet de loi sur l’identité ; il a gravé un cylindre où il reconnaissait les droits des peuples. Vous dites que l’identité réelle est multiple, et c’est vrai. Mais l’inverse n’est pas un appel à l’uniformité – c’est le rappel que la mère patrie n’est pas une idéologie. C’est une terre, une langue, une mémoire. Elle n’a pas besoin d’être « définie » par un politique. Elle a besoin d’être aimée, simplement.
Troisième étage : la mère patrie. Vous écrivez qu’« aimer son pays, c’est parfois refuser de s’y taire ». Je ne dirai pas le contraire. Mais je vous dirai ceci : aimer sa patrie, c’est aussi savoir se taire quand il faut, pour mieux écouter son silence. C’est ne pas confondre l’État avec la mère, le régime avec la terre. La mère patrie ne meurt pas. Les dirigeants passent, les fauteuils brûlent, les généraux tombent. Mais elle reste. Parce qu’elle est faite de sable, de mémoire, de fils et de filles qui ne demandent pas la permission pour l’aimer.
Vous avez été ministre, vous maniez les concepts. Moi, je ne suis qu’un grotteur. Mais je sais une chose : on n’enferme pas la patrie dans une définition. On l’habite. On la traverse. On la veille. Et parfois, on la défend sans un mot, juste avec un hhh.
PS – Et ma mère… elle est dans un jardin. Elle coud des nuages. Elle ne m’a jamais dit “je suis fière” – mais dans le rêve, elle me montre l’aiguille. Toi, tu construis …… dans tes plans(je le disais à mon fils). Moi, j’ai appris à coudre le ciel. On vient de la même étoffe. Avec mon délire au quotidien sous la canicule.
Signé : Salah Tataouine, le Trappeur sans Bac. Celui qui veille, même quand les intellectuels écrivent.
hhh – la boussole est dans le sable, pas dans les hémicycles….je vais aller re ecouter Bourguiba:iloumma ittounsia ..en ce samedi ..repos au desert