Il fut un temps où l’on dissimulait la haine derrière des formules maladroites, des silences gênés, des sous-entendus à peine assumés. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, une journaliste parle de « déchets humains » sur ses réseaux sociaux. On débat, en direct, de l’idée d’empêcher les femmes d’Afrique subsaharienne d’accoucher sur le sol tunisien. On agite des fantasmes d’invasion comme s’il s’agissait de faits établis. Et tout cela, sans même prendre la peine de baisser la voix.
La brutalité, la fascisation ne sont plus un dérapage. Elles sont devenues acceptables.
Ce qui se joue sous nos yeux dépasse de loin les outrances individuelles. Ce n’est pas seulement une journaliste en roue libre, ni une députée en quête de visibilité. C’est un climat. Une mécanique. Une fabrique de l’ennemi qui tourne à plein régime.
Et dans cette fabrique, tout est inversé. Ceux qui rappellent que des êtres humains restent des êtres humains, peu importe leur origine, deviennent suspects. Ceux qui refusent la déshumanisation sont accusés de naïveté et de trahison. Quant à ceux qui alimentent la peur, qui généralisent, qui essentialisent, ils sont promus au rang de lucides, de courageux et même de patriotes.
Le racisme et le fascisme comme preuve d’amour du pays. Il fallait oser.
La fabrique de la peur
Le plus troublant, c’est que rien de tout cela n’est spontané. Ce que l’on voit circuler aujourd’hui sur les réseaux sociaux (vidéos sorties de leur contexte, rumeurs recyclées, séquences montées pour choquer) n’a rien d’un simple emballement populaire. C’est organisé, structuré, amplifié.
Des campagnes entières sont construites pour provoquer la peur, installer l’idée d’un danger imminent, pousser l’opinion vers des réactions épidermiques. On ne cherche pas à informer, encore moins à comprendre. On cherche à déclencher, à créer de l’angoisse pour mieux la canaliser.
Et pendant que l’attention se focalise sur ces ennemis fabriqués, le reste disparaît. Les vrais enjeux, les vraies responsabilités, les vraies urgences.
Dans ce contexte, même les rares garde-fous deviennent insupportables.
Qu’une instance comme le Conseil de la presse rappelle des principes élémentaires : ne pas propager de discours haineux, ne pas déformer les faits, ne pas attiser la violence, et voilà qu’on l’accuse de dérive. De « justice parallèle ». D’usurpation.
Le procédé est grossier, mais efficace : faire passer toute tentative de régulation pour une menace, afin de laisser le champ libre à toutes les dérives.
Derrière la polémique montée de toutes pièces autour du Conseil, il y a une logique simple : délégitimer tout ce qui peut encore poser des limites. Syndicats, instances professionnelles, société civile… tout ce qui empêche le face-à-face brut entre le pouvoir et une opinion travaillée à la peur.
Un espace sans médiation est un espace où tout devient possible et surtout le pire.
Quand la haine devient doctrine
Ce que l’on banalise aujourd’hui, ce sont des mots qui ont une histoire.
Décrire des populations comme des masses menaçantes. Parler de « remplacement ». Déshumaniser pour mieux exclure. Transformer des individus en problème collectif.
Ce ne sont pas des accidents de langage. Ce sont des marqueurs. Des signaux faibles, au début. Puis de moins en moins faibles.
L’histoire a déjà vu ces glissements fascistes. Elle sait comment ils commencent. Elle sait aussi comment ils finissent. Toujours de la même manière. Par une société qui s’habitue, qui tolère, puis qui justifie les horreurs.
En Tunisie, cette séquence n’est pas née du néant. Elle a été notamment ouverte, légitimée, installée au plus haut niveau de l’État, lorsque l’idée d’un « complot visant à changer la composition démographique » a été introduite dans le débat public comme une hypothèse crédible.
À partir de là, tout devient possible.
Les fantasmes trouvent une caution. Les discours les plus extrêmes se sentent autorisés. Et ceux qui s’y opposent deviennent, par contraste, des gêneurs. Des empêcheurs de haïr en rond.
Pendant ce temps, des militants sont poursuivis, emprisonnés, pour avoir aidé des migrants. Comme si la solidarité était devenue un délit et l’humanité désormais suspecte.
On peut, bien sûr, parler sérieusement de migration. Du rôle de l’État, de la gestion des frontières, des réseaux criminels. Ce sont des sujets légitimes, nécessaires.
Mais ce qui se joue aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ça. Ce n’est pas une politique migratoire. C’est une politique de la peur.
Une politique où l’on préfère désigner des coupables plutôt que de chercher des solutions. Où l’on nourrit les instincts les plus bas pour éviter d’avoir à élever le débat.
Au fond, c’est peut-être cela, le plus inquiétant. Pas seulement la violence des propos ou même leur banalisation, mais le fait qu’ils soient devenus utiles.
Utiles pour détourner l’attention. Utiles pour souder une partie de l’opinion autour d’un ennemi commun. Utiles pour faire taire, discréditer, marginaliser ceux qui refusent de suivre. La haine n’est plus un excès. Elle est devenue un outil. Et comme tous les outils politiques efficaces, elle finit toujours par se retourner contre la société qui l’a laissée prospérer.










