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À qui parle le chef de l’État ?

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    Nous nous sommes habitués aux communiqués nocturnes de la présidence de la République. Mais nous ne nous habituerons jamais au lexique qui les accompagne.

    Une ministre de l’Industrie limogée à 4 heures du matin, sans être nommée, sans explication. Une cheffe de gouvernement évincée à 5 heures, sans ménagement, sans contexte. L’heure surprend encore. L’opacité, elle, est devenue la norme.

    Les voies de Carthage sont impénétrables. Mais elles sont surtout devenues obscures, presque volontairement incompréhensibles.

    Censé s’adresser à la nation, le langage présidentiel introduit à chaque fois de nouveaux concepts, exhume des figures oubliées, recycle des références que beaucoup pensaient ne jamais avoir à décrypter. D’Al-Mutanabbi à Al-Maârri, jusqu’à faire de “zaqafouna” une catégorie politique à part entière, le discours s’éloigne un peu plus du réel à chaque apparition.

    Depuis l’aube, après le dernier communiqué annonçant une réunion ministérielle suivie du limogeage de Fatma Chiboub, les Tunisiens s’improvisent interprètes. Chacun tente de comprendre et de donner un sens à un texte alambiqué, hors de portée du citoyen auquel il est pourtant censé s’adresser.

    On y lit : « nous désignons la lune dans la nuit de pleine lune, qui est la souveraineté tunisienne et les slogans de sa révolution : travail, liberté et dignité nationale. Ne nous importent ni l’index qui la désigne ni le pouce, ceux-ci renvoyant au néant ou à une série de zéros ».

    Traduction : le pouvoir montre une évidence et prétend se concentrer sur l’essentiel — souveraineté nationale et objectifs sociaux — pendant que ses détracteurs s’égarent dans des détails insignifiants. Une manière commode de disqualifier toute critique, renvoyée à de simples gesticulations sans valeur.

    Et pourtant, ce même communiqué affirme que le peuple « connaît tous les détails » et qu’il est seul capable de « démanteler les cercles vicieux » et de « dévoiler les chambres obscures ».

    Si les mots sont incompréhensibles, le timing, lui, laisse peu de place au doute. Le limogeage de la ministre de l’Énergie, s’il intrigue, survient dans un contexte sensible. Il semble destiné à mettre fin à une polémique que le pouvoir juge stérile et à faciliter l’adoption, au Parlement, des cinq projets de loi sur les concessions photovoltaïques, portés par la présidence et déjà au cœur de critiques vives.

    Une question s’impose alors, presque mécaniquement : la ministre a-t-elle, elle aussi, servi de fusible, comme de nombreux responsables avant elle ?

    Rien ne permet de l’affirmer. Rien ne permet de l’exclure non plus. Et c’est bien là le problème. Le flou n’est plus une conséquence. Il devient une méthode. Il entourera, sans aucun doute, tout éventuel remaniement ministériel à venir, annoncé mais toujours attendu. Fort à parier que l’on n’expliquera que rarement pourquoi tel ministre part et pourquoi un autre prend sa place.

    La souveraineté comme slogan

    Ces projets de loi cristallisent une autre dérive : l’usage inflationniste du mot “souveraineté nationale”.

    Brandie comme un réflexe, invoquée comme une évidence, la souveraineté nationale est devenue un mot-valise. Un argument qui clôt le débat au lieu de l’ouvrir.

    Certains députés dénoncent aujourd’hui une “dilapidation des richesses nationales” à propos des énergies renouvelables. Mais cette vigilance soudaine interroge.

    Où était-elle lors de l’accord avec l’Union européenne sur les migrants ? Lors de la concentration progressive des pouvoirs entre les mains du président ? Lors de la modification de la loi électorale à la veille des élections ? Lors de l’emprisonnement d’un député pour avoir critiqué le pouvoir ? Lorsque des installations dans un port tunisien ont été prises pour cible, sans qu’aucune clarification sérieuse ne soit apportée ?

    La souveraineté s’invoque à géométrie variable. Elle se tait là où elle devrait s’imposer. Et surgit là où elle sert un positionnement politique.

    Dans le même temps, les urgences sécuritaires ou sociales passent au second plan. Et les mêmes élus trouvent rarement matière à s’indigner lorsqu’il s’agit de leurs propres avantages.

    Un discours sans destinataire

    Au fond, une question persiste : à qui parle le chef de l’État ?

    Certainement pas au citoyen tunisien, contraint de décrypter des métaphores, de deviner des intentions, de combler des silences.

    Le discours présidentiel ne cherche plus à être compris. Il semble chercher à s’imposer. Et dans cette logique, le sens devient secondaire. L’essentiel est ailleurs : affirmer, suggérer, disqualifier.

    Le pouvoir ne prend plus la peine de s’expliquer. Ni sur les raisons réelles des décisions prises, ni sur le fond de ces communiqués devenus opaques par construction.

    Reste cette impression persistante : un pouvoir qui parle beaucoup, mais qui, au fond, ne s’adresse plus vraiment à personne.

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    2 commentaires

    1. Hannibal

      Répondre
      28 avril 2026 | 19h57

      C’est un monologue quand tout le monde dort.
      PR la nuit, … le jour pour le nuisible de l’ouest.
      Chaque fois qu’on lit « souveraineté nationale » on comprend « j’y suis j’y reste » ou « après moi le déluge ».

    2. zaghouan2040

      Répondre
      28 avril 2026 | 16h48

      Il y a un sérieux problème de crédibilité de l’Etat et des autorités qui le représentent
      Aussi bien sur le plan Internet que sur le plan international
      Les personnes informées savent pertinemment que l’alibi de lz defense de notre souveraineté est une imposture a l’heure de l’omniprésence des services algériens dans notre pays de l’emprisonnement indigne des militants d’El Soumoud et du rôle de garde chiourne joue par la Tunisie en contrepartie de quelques misérables oboles

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