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Tunisie : la liberté de la presse recule, le silence avance

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Zied Dabbar, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT)

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Par Maya Bouallégui

    Le 3-Mai, Journée mondiale de la liberté de la presse, est passé sur la Tunisie comme une question sans réponse. Les chiffres du classement RSF et le rapport du SNJT convergent vers un même constat : le pays glisse, sans bruit, vers un espace médiatique de plus en plus étriqué.

    Il y a quelque chose d’un peu cruel dans la date du 3-Mai. Chaque année, la Journée mondiale de la liberté de la presse convoque les discours, les communiqués et les cérémonies. On célèbre un idéal. On relit les grands textes. On applaudit les courageux. Et puis, le 4 mai, tout recommence : les entraves, les convocations, les silences.

    En Tunisie, cette année, la journée est arrivée chargée d’une ironie particulière. Deux documents sont tombés en même temps, comme deux verdicts prononcés à voix basse : le rapport annuel du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), et le classement mondial de Reporters sans frontières (RSF). L’un comptabilise les blessures. L’autre les situe dans le monde. Ensemble, ils dressent un portrait que personne, dans les couloirs du pouvoir, ne semble pressé de commenter.

    Un classement qui raconte une trajectoire

    La Tunisie occupe désormais la 137e place dans le classement RSF 2026, contre la 129e l’année précédente. Huit rangs perdus en douze mois. La formule est sèche, presque comptable — et c’est précisément ce qui la rend difficile à contester.

    Prise isolément, cette dégringolade pourrait sembler anecdotique. Les classements fluctuent, les méthodologies évoluent, les années se ressemblent rarement. Mais ce serait ignorer ce que révèle la séquence. Depuis plusieurs années, la Tunisie ne connaît pas de chute brutale : elle connaît quelque chose de plus insidieux. Une érosion. Un glissement de quelques places chaque année, trop régulier pour être le fruit du hasard, trop discret pour déclencher une alarme généralisée.

    C’est la nature même de ce déclin qui devrait inquiéter. Les catastrophes visibles mobilisent. Les dégradations lentes, elles, s’installent.

    Plus de 150 agressions en un an

    Le rapport du SNJT, lui, ne travaille pas avec des rangs. Il travaille avec des visages, des noms, des incidents. Et cette année, il en a recensé plus de 150 : journalistes molestés sur le terrain, appareils confisqués, accréditations refusées, convocations judiciaires reçues en pleine enquête.

    Ce qui frappe, à la lecture des pages du rapport annuel du SNJT, ce n’est pas tant le volume (aussi alarmant soit-il) que la tonalité de ceux qui les ont vécus. Les journalistes tunisiens interrogés ne parlent plus d’incidents. Ils parlent de routine. La pression n’est plus l’exception contre laquelle on se bat : elle est devenue le bruit de fond du métier.

    Il y a quelque chose de profondément préoccupant dans cette normalisation. Une démocratie ne meurt pas toujours sous les coups. Elle peut aussi mourir par épuisement. Quand ceux qui sont chargés de la faire vivre finissent par baisser la garde, non par lâcheté, mais simplement parce que résister, chaque jour, est épuisant.

    L’art de la pression sans traces

    Il n’y a pas eu de loi spectaculaire cette année, ni de texte fondateur comparable au décret 54 de 2022, qui avait criminalisé la « fausse information » avec une portée assez large pour englober presque n’importe quelle critique du pouvoir. Mais il y a eu des arrestations et des procès qui ont fait la une en Tunisie et à l’étranger. La dernière arrestation en date, celle de Zied El-Heni, l’une des figures les plus connues du journalisme tunisien, il y a une dizaine de jours. Son arrestation n’a pas été un signal discret : c’en était un, au contraire, d’une visibilité délibérée. Un avertissement adressé à tous ceux qui, dans les rédactions, hésitent encore à franchir certaines lignes.

    Le régime de Kaïs Saïed pratique une grammaire bien plus subtile : le journaliste qu’on laisse arriver sur les lieux mais à qui on refuse toute déclaration officielle ; l’article qui passe, mais dont l’auteur reçoit, quelques jours plus tard, une convocation pour « atteinte à l’image de l’État » ; la source qui se tait, non parce qu’on lui a dit de se taire, mais parce qu’elle a compris que parler n’était plus sans risque.

    Ce n’est pas une interdiction. C’est une atmosphère. Et les atmosphères, justement, ne se plaident pas devant les tribunaux internationaux.

    L’État dans le rôle de l’obstacle

    L’une des données les plus significatives du rapport du SNJT tient à l’origine des entraves recensées. Une large part d’entre elles implique non pas des acteurs privés ou des individus isolés, mais des représentants de l’appareil d’État : policiers, fonctionnaires, responsables d’institutions publiques.

    Ce n’est pas anodin. Cela signifie que la pression ne vient pas malgré l’État : elle vient, souvent, par lui. Le journaliste n’est plus simplement perçu comme un observateur gênant ou un contre-pouvoir à tolérer. Dans certains contextes, il est traité comme un problème à gérer.

    Les médias publics en sont l’illustration la plus visible : sans exception, ils ont abandonné toute posture critique pour adopter celle, plus commode, du relais institutionnel. Ce n’est pas qu’on leur ait interdit de faire autrement, c’est qu’ils ont compris, depuis longtemps, ce qu’on attendait d’eux : être à la botte du régime

    Le tribunal comme instrument

    Une autre tendance a pris de l’ampleur au cours de l’année écoulée : l’usage du droit comme levier de pression. Les poursuites se multiplient. Des textes à portée pénale, souvent rédigés dans des termes délibérément vagues (« atteinte à la sécurité de l’État », « diffusion de fausses nouvelles », « blanchiment d’argent »), se retrouvent convoqués dans des affaires où l’enjeu est, à l’évidence, de museler une enquête ou de dissuader une source.

    Pour le journaliste, cela transforme le travail en calcul permanent. Publier une information ne suppose plus seulement de la vérifier : cela suppose d’évaluer le risque juridique qui l’accompagne. Et dans ce calcul, beaucoup choisissent, non pas de mentir, mais de ne pas aller jusqu’au bout. C’est ce qu’on appelle, dans les manuels de droit international, la « self-censure ». Dans les rédactions tunisiennes, on ne lui donne plus vraiment de nom. On dit juste qu’on « fait attention ».

    La rédaction appauvrie, proie plus facile

    Il y a un dernier facteur que les classements ne mesurent pas, mais que tout journaliste tunisien connaît : la précarité économique des médias indépendants.

    Depuis des années, les rédactions survivent à flux tendu. Les budgets sont maigres, les effectifs réduits, les salaires en retard parfois de plusieurs mois. On demande aux journalistes de produire plus vite, plus souvent, avec moins de moyens. Certains cumulent trois missions pour un seul salaire. D’autres partent vers l’étranger ou vers d’autres métiers. Ceux qui restent portent à la fois la charge du quotidien et celle, moins visible, de tenir la ligne éditoriale sans filet.

    Une rédaction qui lutte pour boucler ses fins de mois n’aborde pas les pressions extérieures avec la même sérénité qu’une institution solide. Elle temporise. Elle contourne. Elle se demande si tel sujet vaut vraiment le risque. L’autocensure, dans ce contexte, n’est pas toujours le fruit de la peur : elle peut être simplement celui de l’épuisement.

    Ce qu’il reste d’une promesse

    Pendant des années après la révolution, la Tunisie a incarné quelque chose d’assez rare dans la région : la preuve qu’un pays arabe pouvait, après des décennies d’autoritarisme, construire une presse pluraliste, vivante, critique. Ce n’était pas parfait. Mais c’était réel.

    Ce récit a été brutalement effacé après le coup de force de Kaïs Saïed en 2021. Les institutions existent encore. Les journaux paraissent. Les journalistes travaillent. Mais dans un espace qui se resserre imperceptiblement, mais sûrement.

    RSF et le SNJT ne disent pas que la liberté de la presse est morte en Tunisie. Ils disent qu’elle change de nature : plus étroite, plus conditionnelle, plus fragile qu’elle ne l’était.

    La vraie question du 3-Mai

    On célèbre la liberté de la presse comme si elle appartenait aux journalistes. Comme si c’était leur affaire, leur combat de corporation, leur privilège professionnel à défendre.

    Ce n’est pas cela. La liberté de la presse est d’abord un droit du citoyen : le droit de savoir ce qui se passe dans son pays, dans ses institutions, avec son argent. Quand un journaliste est empêché de travailler, ce n’est pas seulement une voix qui se tait. C’est une information qui ne parvient pas aux citoyens. C’est une décision publique qui reste dans l’ombre. C’est, in fine, une forme de gouvernance sans témoin.

    La vraie question que pose ce 3-Mai tunisien n’est donc pas : jusqu’où les journalistes peuvent-ils encore aller ? Elle est : que pourront encore savoir les Tunisiens, demain ? Et à quel prix ?

    Car la liberté de la presse ne disparaît presque jamais d’un coup. Elle s’efface, lentement. Et le jour où elle manque vraiment, il est déjà trop tard pour s’en apercevoir.

    Maya Bouallégui

    Cliquer ici pour lire le rapport 2026 du SNJT (57 pages)

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    Commentaire

    1. Hannibal

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      4 mai 2026 | 12h47

      Je l’ai écrit une fois ici :
      Il faut boycotter toutes les infos liées au régime et orienter la presse vers des sujets apolitiques et d’intérêt général.
      Parallèlement, il faut créer un organe de presse basé à l’étranger (dans un pays où la liberté de la presse est réelle et palpable) pour rendre compte et commenter des actualités tunisiennes dans tous les domaines y compris politiques et ce, avec rigueur et intégrité.
      Le modèle économique serait basés sur des abonnements en ligne et le modèle journalistique basés sur des correspondants fiables dans le pays, un peu comme des espions qui exercent une activité professionnelle irréprochable par ailleurs.
      Évidemment cette organisation doit être bâtie sur un modèle de résistance et de discrétion avec des moyens pour détecter les sabbabas et les infiltrations.

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