Viandes, fruits, légumes, poisson : la hausse continue des prix alimentaires continue de peser lourdement sur les ménages tunisiens. L’accalmie aura été de courte durée. Après plusieurs mois de ralentissement relatif, l’inflation est repartie à la hausse en Tunisie, atteignant 5,5% en avril 2026 contre 5% un mois auparavant. Si le taux officiel publié par l’Institut national de la statistique (INS) reste inférieur aux niveaux records observés en 2024, plusieurs signaux témoignent d’un regain des tensions inflationnistes, notamment dans l’alimentation, ravivant les craintes d’une nouvelle dégradation du pouvoir d’achat.
Pour l’économiste et professeur à l’Université de Tunis, Moez Soussi, cette évolution reflète des déséquilibres structurels beaucoup plus profonds liés à la production, à l’offre et à l’efficacité des politiques économiques. Dans une interview téléphonique au micro de Myriam Belkadhi dans l’émission Midi Express, il a estimé, mercredi 6 mai 2026, que la Tunisie était désormais engagée dans une nouvelle dynamique haussière des prix.
« Nous sommes revenus à une dynamique haussière »
Selon les chiffres publiés mardi 5 mai 2026 par l’INS, l’inflation a atteint 5,5% en avril 2026, contre 5% en mars et février et 4,8% en janvier. Pour situer cette évolution, le taux était encore de 7% en juillet 2024, avant d’amorcer progressivement un ralentissement.
Pour Moez Soussi, la hausse enregistrée en avril 2026 marque toutefois une rupture dans cette trajectoire.
« Nous n’avons plus une tendance baissière de l’inflation. Nous sommes revenus à une dynamique haussière », a-t-il affirmé, soulignant que le passage de 5% à 5,5% en un mois traduit un changement de rythme des prix.
L’universitaire a également insisté sur un autre indicateur qu’il juge particulièrement révélateur : l’évolution des prix depuis le début de l’année. Entre janvier et avril 2026, les prix ont progressé de 2,1%, un rythme qu’il considère déjà suffisant pour absorber une partie importante des augmentations salariales accordées récemment.
Une inflation alimentaire qui frappe directement les ménages
L’analyse de Moez Soussi rejoint les données détaillées publiées par l’INS, qui montrent une forte accélération des prix alimentaires.
En rythme annuel, les prix du groupe « alimentation » ont progressé de 8,2% en avril 2026 contre 6,8% en mars. Plusieurs produits de base affichent désormais des hausses à deux chiffres : les fruits frais (+19,2%), la volaille (+16,1%), la viande ovine (+16,1%), les légumes frais (+13,5%), la viande bovine (+12%) et le poisson frais (+11,9%).
L’économiste a insisté sur le fait que cette composante alimentaire est centrale dans l’inflation ressentie par les Tunisiens, rappelant que les dépenses alimentaires et boissons représentent à elles seules plus du quart du budget des ménages, soit environ 26,2%.
« Quand les produits alimentaires augmentent à des rythmes de 10%, 15% ou 17%, l’inflation ressentie par les citoyens devient largement supérieure au taux moyen affiché », a-t-il expliqué.
Il a notamment cité les fruits et fruits secs, dont les prix ont progressé de 17,8%, les viandes de 15,2% ainsi que les produits de la pêche, soulignant que ces hausses touchent directement les dépenses incompressibles des ménages.
« Le vrai problème est celui de la production »
Au-delà du constat statistique, Moez Soussi a développé une lecture structurelle de l’inflation tunisienne, qu’il attribue avant tout aux difficultés de production et aux insuffisances de l’offre.
Selon lui, la hausse des prix ne peut pas être réduite uniquement aux questions monétaires ou à la politique des taux d’intérêt.
« Le problème fondamental est un problème de production », a-t-il martelé à plusieurs reprises durant l’entretien.
L’économiste estime que les tensions inflationnistes actuelles traduisent un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande, particulièrement dans les secteurs agricoles et alimentaires. Il a évoqué un « désengagement » progressif d’une partie des agriculteurs ainsi qu’un recul de l’attractivité du secteur agricole pour les jeunes et les investisseurs.
Pour lui, la maîtrise de l’inflation passe d’abord par l’amélioration de l’offre, la disponibilité des produits et le soutien à la production nationale.
Il a également estimé que la Tunisie souffre d’un déficit de travail de terrain et d’études économiques approfondies sur les causes réelles de la hausse des prix.
« Il faut des solutions précises, basées sur des études et sur un véritable travail de terrain », a-t-il insisté.
Des augmentations salariales rapidement absorbées
L’un des points centraux de son intervention a concerné l’impact de l’inflation sur les revenus.
Selon Moez Soussi, les hausses de salaires accordées récemment risquent d’être rapidement absorbées par l’accélération des prix.
Il a rappelé que plusieurs augmentations salariales dans les secteurs public et privé se situent autour de 4% à 6%, alors que les prix ont déjà progressé de 2,1% durant les quatre premiers mois de l’année.
L’économiste considère toutefois que les augmentations salariales ne deviennent inflationnistes que lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un gain de productivité.
Selon lui, l’amélioration de la productivité et du rendement du travail reste indispensable pour éviter un cercle inflationniste durable.
« Une hausse des salaires n’est soutenable que si elle s’accompagne d’une amélioration de la productivité », a-t-il expliqué, rappelant qu’une inflation modérée autour de 2% à 3% peut être compatible avec une croissance saine.

Les cours particuliers, un marché parallèle qui alimente aussi l’inflation
Au cours de son intervention, Moez Soussi s’est également attardé sur un poste de dépense qu’il considère de plus en plus lourd pour les ménages tunisiens : l’éducation et, plus particulièrement, les cours particuliers.
L’économiste a relevé que les dépenses liées à l’enseignement ont progressé au même rythme que l’inflation globale, soit 5,5% en rythme annuel, soulignant notamment la hausse continue des coûts des cours de soutien et de rattrapage.
Selon lui, cette évolution illustre l’émergence d’un véritable marché parallèle de l’enseignement, devenu progressivement un élément structurant des dépenses des familles tunisiennes.
Il a rappelé que les dépenses d’éducation représentent environ 3,2% du budget global des ménages selon les pondérations de l’INS, tout en précisant que certaines familles consacrent une part beaucoup plus importante de leurs revenus aux cours particuliers.
« Les cours particuliers sont devenus une véritable activité économique avec ses propres mécanismes de fixation des prix », a-t-il estimé, considérant que la logique sociale initialement associée au soutien scolaire a progressivement laissé place à une logique purement marchande.
Cette inflation des dépenses éducatives intervient dans un contexte déjà marqué par la forte progression des dépenses alimentaires et des charges courantes, accentuant davantage la pression sur le pouvoir d’achat des classes moyennes et des salariés.
Une inflation sous-jacente qui reste élevée
Les données publiées par l’INS montrent également que les tensions inflationnistes demeurent fortes au-delà des seules fluctuations des produits alimentaires.
L’inflation sous-jacente — calculée hors produits alimentaires et énergie — a atteint 4,8% en avril 2026 contre 4,6% un mois auparavant, signe que la hausse des prix continue de se diffuser à l’ensemble de l’économie.
Les produits libres non encadrés restent les principaux moteurs de cette inflation. Les prix des produits libres ont augmenté de 6,8% sur un an, contre seulement 1% pour les produits encadrés.
L’INS souligne également que les produits alimentaires libres affichent une hausse de 9,3%, contre seulement 0,2% pour les produits alimentaires à prix administrés, illustrant les limites des mécanismes de régulation face aux tensions sur l’offre et aux déséquilibres du marché.
Pour Moez Soussi, ces indicateurs confirment que l’économie tunisienne fait face à une inflation désormais enracinée dans plusieurs secteurs, et non plus uniquement à des chocs ponctuels ou saisonniers.
Une critique implicite des politiques publiques
Au fil de l’entretien, Moez Soussi a multiplié les critiques implicites envers la gestion économique actuelle.
S’il a reconnu les difficultés budgétaires de l’État, il a estimé que les réponses apportées jusqu’ici restent insuffisantes face aux causes profondes de l’inflation.
L’universitaire a notamment appelé à une approche économique « plus réactive et plus audacieuse », évoquant également le rôle de la Banque centrale de Tunisie (BCT).
Sans remettre frontalement en cause la politique monétaire actuelle, il a plaidé pour une stratégie plus flexible dans un contexte économique exceptionnel.
Il a notamment cité l’exemple du Maroc, qui a selon lui accepté temporairement des taux d’intérêt réels négatifs afin de préserver la croissance et l’investissement durant certaines périodes de tension inflationniste.
« En période de crise, il faut parfois des mécanismes non conventionnels », a-t-il affirmé.
Les tensions internationales renforcent les risques inflationnistes
L’économiste a enfin averti contre les risques externes susceptibles d’alimenter une nouvelle vague inflationniste mondiale, notamment les tensions géopolitiques autour du détroit d’Ormuz et les fluctuations des prix du pétrole.
Selon lui, même si les statistiques tunisiennes montrent encore une certaine maîtrise des prix de l’énergie, la pression internationale sur les hydrocarbures pourrait rapidement se transmettre aux coûts de production et aux prix à la consommation.
Il a estimé que le monde entier entre désormais dans une phase de retour des tensions inflationnistes, ce qui rend la situation encore plus délicate pour une économie tunisienne déjà fragilisée.
La production au cœur de sa lecture de l’inflation
Selon Moez Soussi, la lutte contre l’inflation ne pourra pas reposer uniquement sur les mécanismes monétaires ou les ajustements budgétaires. L’économiste estime que la priorité doit être donnée à la relance de la production, en particulier dans les secteurs agricoles et alimentaires, afin de réduire les tensions sur l’offre et limiter la hausse des prix.
Il considère également que l’amélioration de la productivité et de l’efficacité économique constitue une condition essentielle pour préserver durablement le pouvoir d’achat des ménages et éviter l’enracinement de l’inflation dans l’économie tunisienne.
Une lecture qui replace le débat sur l’inflation bien au-delà des seuls chiffres mensuels de l’INS et qui met en lumière les fragilités structurelles auxquelles reste confrontée l’économie tunisienne.
I.N.










