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Le pays aime les moutons

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Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 — L’artiste homologué

    Il y a des jours où ce pays donne l’impression d’avoir été dirigé par un ancien surveillant général traumatisé par son adolescence.

    Tout doit être rangé. Encadré. Autorisé. Validé. Tamponné. Homologué.

    Même les artistes maintenant.

    On connaissait déjà :

    les diplômes homologués,

    les taxis patentés,

    les boulangeries officielles,

    les photocopies certifiées conformes,

    les signatures légalisées en trois exemplaires,

    les photos d’identité avec oreilles visibles.

    Voici désormais l’artiste conforme. Le vrai. L’artiste réglementaire. L’artiste avec dossier complet.

    On imagine déjà la scène.

    — Bonjour monsieur, vous êtes bien poète ?

    — Oui.

    — Carte professionnelle ?

    — Non, mais j’ai publié trois recueils…

    — Ce n’est pas la question monsieur.

    La poésie tunisienne entre enfin dans la modernité administrative.

    Le plus drôle dans cette affaire reste tout de même la ministre de la Culture. Une artiste elle-même. Une créatrice. Quelqu’un qui devrait théoriquement comprendre qu’un artiste normalement constitué entretient avec l’administration le même rapport qu’un chat avec une baignoire.

    Et pourtant, c’est sous son ministère qu’on invente la carte professionnelle artistique.

    L’idée est sublime.

    Demain peut-être, un jeune homme écrira des chansons tristes dans sa chambre à Kasserine, mais avant de souffrir correctement, il devra probablement vérifier s’il remplit les conditions administratives de la mélancolie.

    Des critères « objectifs » pour juger un artiste. Cette phrase mérite à elle seule déjà un prix de l’humour involontaire.

    Van Gogh aurait probablement échoué au dossier administratif. Kafka aussi. Boris Vian aurait fini dans une sous-commission. Quant à Gainsbourg, il aurait été recalé avant même la deuxième cigarette.

    Mais ce pays adore les commissions. Il croit profondément qu’une réunion autour d’une table en bois fatiguée peut régler absolument n’importe quel problème humain.

    Le chômage ? Commission.

    La technologie ? Commission.

    L’art ? Triple commission.

    Pendant ce temps-là, les salles ferment, les librairies meurent discrètement, les producteurs disparaissent et les artistes vivent souvent d’expédients, de festivals municipaux et de spectacles organisés entre une foire du jasmin et un concours de lablabi.

    Mais heureusement, l’État veille.

    L’État tunisien n’a peut-être pas réussi à construire une véritable industrie culturelle en 70 ans, mais il semble parfaitement capable de construire une bureaucratie artistique de très haut niveau.

    Et puis il faut reconnaître une chose : cette loi arrive au bon moment.

    Le pays traverse une période formidable pour les esprits libres. Les journalistes sont sereins. Les humoristes respirent. Les avocats rayonnent. Les opposants vieillissent admirablement chez eux. Bref, le climat est idéal pour confier à l’administration le pouvoir de reconnaître officiellement les artistes fréquentables.

    Car au fond, le rêve secret de beaucoup de pouvoirs n’est pas de faire taire les artistes. Ça, c’est fatigant. Les artistes bruyants finissent toujours par attirer l’attention.

    Non.

    Le vrai rêve, c’est de les remplacer doucement par des artistes propres. Des artistes décoratifs. Des artistes qui remercient poliment dans les cérémonies officielles. Des artistes qui applaudissent avant même la fin des discours.

    Bref, des clowns avec dossier administratif complet.

    Et l’histoire de l’art est remplie de gens qui auraient probablement été recalés par une commission tunisienne dirigée par une supposée grande artiste.

    Épisode 2 — Le mouton républicain

    Le pays prépare l’Aïd el-Kebir dans une ambiance idéale.
    Les moutons flambent sur les marchés et les artistes apprennent doucement qu’eux aussi devront peut-être bêler dans le bon sens pour obtenir leur carte professionnelle. Pendant que le peuple, lui, essaie surtout de comprendre comment acheter un mouton sans devoir hypothéquer un rein ou vendre un enfant sur Facebook Marketplace.

    Deux Tunisie cohabitent désormais sans même se croiser.

    D’un côté, des artistes débattent du droit de créer sans autorisation administrative. De l’autre, des pères de famille errent dans les marchés comme des traders en faillite devant des moutons à 1.800 dinars, 2.000 dinars et parfois davantage, dans un pays où le Smig plafonne autour de 470 dinars.

    Et puis il y a eu ce chef-d’œuvre national : le mouton à 6.500 dinars. Six mille cinq cents dinars.

    À ce niveau-là, ce n’est plus un mouton.

    C’est une œuvre d’art contemporain.

    Une installation.

    Une performance sociale.

    Probablement un mouton qui écoute du jazz et mange des pistaches iraniennes en regardant Arte.

    Le plus beau reste tout de même la réaction générale.

    Plus personne ne semble surpris.

    Le Tunisien regarde désormais un mouton à 2.000 dinars exactement comme il regarde une tomate à 5 dinars, un café à 4 dinars, un appartement à 400.000 dinars, ou un billet d’avion plus cher qu’un aller-retour vers Bangkok.

    Avec résignation.

    Comme un homme qui a déjà abandonné toute négociation psychologique avec la réalité.

    Et pourtant, chaque année, la même comédie recommence.

    Les autorités promettent la baisse des prix.

    Les experts parlent d’équilibre du marché.

    Les éleveurs jurent qu’ils ne gagnent presque rien.

    Les intermédiaires disparaissent mystérieusement du récit officiel.

    Et le citoyen finit devant un mouton qui coûte quatre mois de salaire minimum.

    Mais attention : le problème viendrait probablement du consommateur qui « manque de rationalité ».

    Dans ce pays, le peuple a toujours tort économiquement. Lorsqu’il ne consomme pas, il bloque l’économie. Lorsqu’il consomme, il fait monter les prix. Lorsqu’il se plaint, il dramatise. Lorsqu’il se tait, on considère que tout va bien.

    Et pendant ce temps-là, la Tunisie continue d’inventer un capitalisme très original : un système où absolument tout devient inaccessible dans un pays où presque personne n’est riche.

    Le plus cruel dans cette histoire est peut-être ailleurs.

    L’intellectuel tunisien ne trouve plus sa place dans le pays.

    L’artiste se sent surveillé.

    Le journaliste se sent vulnérable.

    Le médecin veut partir.

    L’ingénieur rêve du Golfe.

    Et le petit peuple, lui, regarde les prix du mouton avec ce mélange de colère silencieuse et d’humiliation sociale qu’on retrouve désormais dans beaucoup de foyers.

    Finalement, tout le monde étouffe ici. Simplement pas pour les mêmes raisons.

    Les uns suffoquent intellectuellement. Les autres économiquement.

    Et au milieu, le régime continue tranquillement d’organiser des commissions.

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