Production nationale en recul, importations sous pression, compensation coûteuse et transition énergétique au ralenti : les chiffres publiés par le ministère de l’Industrie confirment le caractère désormais structurel de la crise énergétique tunisienne.
Le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie a récemment publié son rapport sur la conjoncture énergétique à fin mars 2026. Derrière les indicateurs techniques du secteur, les données publiées dressent surtout le portrait d’un modèle énergétique de plus en plus fragile, marqué par l’érosion continue de la production nationale, une dépendance extérieure croissante et une pression persistante sur les équilibres budgétaires et financiers du pays.
Au-delà du seul secteur énergétique, les chiffres publiés mettent ainsi en évidence plusieurs vulnérabilités structurelles de l’économie tunisienne. La dépendance aux marchés internationaux, l’exposition aux chocs géopolitiques, le poids croissant des importations énergétiques et les difficultés de financement du système de compensation apparaissent désormais comme des fragilités durables plutôt que comme de simples tensions conjoncturelles.
Une dépendance énergétique qui atteint près de 66%
Le signal le plus révélateur reste l’aggravation continue de la dépendance énergétique du pays.
Le taux de dépendance énergétique de la Tunisie a atteint près de 66% à fin mars 2026 contre 61% un an auparavant, selon les données publiées par le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie. Concrètement, cela signifie que près des deux tiers des besoins énergétiques du pays proviennent désormais de l’extérieur.
Le recul apparaît d’autant plus significatif qu’il s’inscrit dans une tendance continue observée ces dernières années. Le taux de dépendance énergétique de la Tunisie, qui représentait encore 42% en 2021, a progressivement augmenté à 49% en 2022, 52% en 2023, 57% en 2024 puis 61% en 2025, avant d’atteindre près de 66% à fin mars 2026.
En quelques années seulement, la Tunisie est ainsi passée d’une situation où elle produisait plus de la moitié de l’énergie qu’elle consommait à un niveau où elle dépend désormais des importations pour près des deux tiers de ses besoins énergétiques.
Plus révélateur encore, le rapport précise que sans la prise en compte de la redevance sur le transit du gaz algérien, le taux de dépendance énergétique de la Tunisie grimperait à plus de 72%. Cette précision met en lumière une fragilité plus profonde du modèle énergétique tunisien, dont une partie de l’équilibre reste liée aux flux régionaux de gaz algérien plutôt qu’à une production nationale suffisamment robuste.
Une production nationale qui continue de s’éroder
La hausse de la dépendance énergétique résulte d’abord du recul continu des ressources énergétiques nationales.
Les ressources d’énergie primaire se sont établies à 792 kilotonnes équivalent pétrole (ktep) à fin mars 2026 contre 858 ktep un an auparavant, soit une baisse de 8%. La production nationale de pétrole brut et de condensat a diminué de 12%, passant de 333 ktep à 292 ktep.
Plusieurs champs historiques affichent des replis particulièrement marqués. Le champ Ashtart a enregistré une chute de 62% de sa production, Franig/Baguel/Tarfa de 52% et Gherib de 47%. D’autres sites importants, comme M.L.D, Hasdrubal ou Adam, affichent également des reculs significatifs. Quelques progressions ponctuelles ont certes été observées sur certains champs, notamment Cercina ou Nawara, mais elles demeurent insuffisantes pour inverser la tendance générale.
Le recul ne concerne pas uniquement le pétrole. La production nationale de gaz naturel continue elle aussi de s’éroder progressivement. Celle-ci était encore supérieure à 520 ktep en 2021 avant de reculer à 490 ktep en 2022, puis 428 ktep en 2023, avant de tomber sous la barre des 300 ktep en 2024 et 2025.
Cette évolution traduit les difficultés persistantes du secteur amont tunisien, marqué par le vieillissement des champs historiques, le ralentissement de l’exploration, la faiblesse des investissements et l’absence de nouveaux projets capables de relancer durablement la production.
Le nombre total de permis poursuit d’ailleurs sa baisse. Alors que le pays comptait encore 25 permis en 2020, ce chiffre est progressivement tombé à 23 en 2021, 19 en 2022, 17 en 2023, 16 en 2024 puis 15 en 2025. L’activité d’exploration reste particulièrement limitée et les nouvelles découvertes demeurent rares, alimentant les inquiétudes sur la capacité du pays à renouveler ses ressources énergétiques dans les années à venir.
Une demande énergétique toujours soutenue
Pendant que la production nationale recule, la demande énergétique tunisienne continue de progresser.
La demande d’énergie primaire a augmenté de 5% à fin mars 2026 pour atteindre près de 2,3 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep). La consommation de produits pétroliers a progressé de 5%, atteignant 1,14 Mtep, tandis que celle du gaz naturel a également augmenté de 5% pour atteindre 1,13 Mtep.
La structure de consommation évolue relativement peu. Les produits pétroliers représentent près de la moitié de la demande énergétique nationale, tandis que le gaz naturel couvre l’autre moitié. Cette stabilité reflète la forte dépendance de l’économie tunisienne aux énergies fossiles, notamment dans le transport, la production électrique, l’industrie et les usages domestiques.
La progression de la demande énergétique intervient pourtant dans un contexte de ralentissement de l’activité économique. Selon les données de l’Institut national de la statistique (INS), le Produit intérieur brut (PIB), corrigé des variations saisonnières, a reculé de 0,3% au premier trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent, après une hausse de 1% fin 2025. Malgré cela, les besoins énergétiques du pays continuent de progresser, ce qui accentue mécaniquement le recours aux importations énergétiques.
Les tensions sur le système énergétique commencent d’ailleurs à se traduire par des inquiétudes plus concrètes. Ces dernières semaines, des responsables parlementaires ont évoqué le risque de coupures tournantes pouvant affecter jusqu’à un million de Tunisiens durant les pics de consommation estivale, dans un contexte marqué par la hausse de la demande électrique liée notamment à l’utilisation massive des climatiseurs et par les limites des capacités nationales de production.
Cette situation illustre le niveau de pression croissant auquel fait face le système énergétique tunisien, particulièrement durant les périodes de forte consommation.

Une exposition croissante aux chocs internationaux
Le recul de la production nationale et le maintien d’une forte demande énergétique renforcent directement l’exposition de la Tunisie aux marchés internationaux.
Dans un pays fortement dépendant des importations énergétiques, la hausse des cours internationaux exerce une pression immédiate sur la facture énergétique, les besoins en devises, la balance commerciale et les finances publiques.
Le rapport du ministère souligne d’ailleurs que le prix du Brent a dépassé les cent dollars le baril en mars 2026 sous l’effet des tensions géopolitiques au Moyen-Orient.
Cette vulnérabilité intervient dans un contexte international particulièrement instable marqué par l’escalade militaire autour de l’Iran et les tensions croissantes dans le Golfe. La question énergétique dépasse désormais largement le seul cadre économique et s’inscrit dans des rapports de force géopolitiques mondiaux où le contrôle des routes maritimes stratégiques, notamment le détroit d’Ormuz, devient un enjeu central.
Pour la Tunisie, fortement dépendante des importations énergétiques, cette situation représente un risque majeur pour les équilibres macroéconomiques.
L’économiste Ridha Chkoundali estime d’ailleurs que chaque dollar supplémentaire au-dessus de l’hypothèse retenue dans la Loi de finances 2026 — basée sur un baril à 63,3 dollars — coûte environ 160 millions de dinars supplémentaires au budget de l’État tunisien.
Selon les scénarios qu’il a récemment développés, un maintien du pétrole autour de 84 ou 85 dollars pourrait générer un surcoût budgétaire compris entre 1,6 et trois milliards de dinars pour la Tunisie, tout en alimentant l’inflation.
Dans l’hypothèse d’une aggravation du conflit avec un baril dépassant les cent dollars, le surcoût pourrait atteindre entre quatre et six milliards de dinars, soit pratiquement l’équivalent des dépenses annuelles de développement de l’État tunisien.
Les conséquences dépasseraient alors largement le seul secteur énergétique. Une hausse durable des cours du pétrole pourrait rapidement se répercuter sur les équilibres budgétaires, les dépenses publiques, la politique salariale de l’État ainsi que les capacités d’investissement public.
Même si l’amélioration du taux de change du dinar face au dollar a permis d’atténuer partiellement cette pression, la Tunisie demeure particulièrement vulnérable aux fluctuations des marchés énergétiques internationaux.
Le déficit du bilan énergétique continue ainsi de se creuser. En tenant compte de la redevance sur le transit du gaz algérien, ce déficit a atteint 1,5 Mtep à fin mars 2026 contre 1,33 Mtep un an auparavant, soit une aggravation de 13%. Sans prise en compte de cette redevance, le déficit grimpe à 1,66 Mtep.
Le déficit de la balance commerciale énergétique demeure lui aussi particulièrement lourd, atteignant près de trois milliards de dinars à fin mars 2026.
Une transition énergétique encore marginale
Les chiffres publiés montrent également que la transition énergétique progresse à un rythme encore limité.
Malgré une hausse de 40% de la production d’électricité à partir des énergies renouvelables à fin mars 2026, les renouvelables ne représentent encore que 3% des ressources énergétiques primaires du pays.
Ce niveau reste particulièrement faible au regard du potentiel solaire et éolien de la Tunisie ainsi que de l’ampleur du déficit énergétique. La progression demeure d’autant plus lente que la part des renouvelables ne représentait encore que 1% des ressources primaires entre 2020 et 2023, avant de passer à 2% en 2024 et 2025.
Les débats autour des projets photovoltaïques récemment adoptés par le Parlement illustrent d’ailleurs les tensions croissantes autour de la stratégie énergétique du pays, entre impératif de sécurisation de l’approvisionnement, réduction de la dépendance au gaz importé et préoccupations liées à la souveraineté énergétique.
Les difficultés de financement constituent également un frein important au développement des projets énergétiques. Plusieurs responsables du secteur soulignent l’écart important entre les conditions de financement en Tunisie et celles proposées à l’international, limitant la capacité des investisseurs locaux à se positionner sur des projets nécessitant des capitaux élevés.
Selon des estimations évoquées récemment dans le débat public, une centrale photovoltaïque de cent mégawatts nécessiterait un investissement compris entre 250 et 300 millions de dinars, dans un contexte où les taux d’intérêt appliqués localement restent particulièrement élevés.
Dans ce contexte, la transition énergétique peine encore à jouer le rôle d’amortisseur stratégique capable de réduire durablement la dépendance énergétique du pays.
Une pression croissante sur les finances publiques
Au-delà du seul secteur énergétique, les déséquilibres énergétiques pèsent de plus en plus lourdement sur les finances publiques.
Les crédits de compensation prévus dans la Loi de finances 2025 ont été intégralement consommés, soit 11,59 milliards de dinars au total, dont 7,09 milliards de dinars consacrés aux carburants, 3,8 milliards de dinars aux produits de base et 680 millions de dinars au transport.
Malgré l’utilisation complète des crédits budgétisés, plusieurs bénéficiaires de la compensation continuaient d’accumuler des retards de paiement pouvant atteindre entre 12 et 17 mois. Cette situation illustre les difficultés croissantes de l’État à absorber durablement le coût du soutien énergétique dans un contexte de tension budgétaire persistante.
Les charges liées aux intérêts de la dette continuent elles aussi d’augmenter, atteignant 6,46 milliards de dinars à fin décembre 2025. Dans le même temps, le déficit budgétaire de l’État s’est établi à 8,97 milliards de dinars, tandis que l’encours de la dette publique dépasse désormais 141 milliards de dinars.
Une vulnérabilité devenue structurelle
Au final, les chiffres publiés dans le rapport sur la conjoncture énergétique à fin mars 2026 dépassent largement le simple cadre sectoriel.
Ils mettent en évidence une vulnérabilité économique plus profonde où la baisse continue de la production nationale, la dépendance croissante aux importations, le poids des compensations énergétiques, la lenteur de la transition énergétique et l’exposition aux marchés internationaux deviennent progressivement des facteurs structurels de fragilité pour l’économie tunisienne.
La crise énergétique tunisienne ne constitue ainsi plus uniquement un enjeu de production ou d’approvisionnement. Elle touche désormais directement la souveraineté économique du pays, ses équilibres budgétaires, sa balance des paiements ainsi que sa capacité à réduire durablement sa dépendance extérieure.

I.N.










