Avec 33,5 millions de dinars en caisse, 8,6 millions de bénéfices nets et une marge dépassant 40 %, la Sotumag affiche une rentabilité exceptionnelle sur le dos des circuits alimentaires tunisiens. Pendant que Kaïs Saïed mène depuis des années une guerre contre les « spéculateurs » et les intermédiaires privés, l’entreprise contrôlée à plus de 45 % par l’État prospère grâce au principal marché de gros du pays, tout en laissant vieillir ses infrastructures et s’enliser ses projets stratégiques.
La guerre contre les spéculateurs est devenue l’un des grands marqueurs politiques du pouvoir de Kaïs Saïed. Depuis des années, le président de la République accuse grossistes, intermédiaires, détaillants et réseaux de distribution de profiter du citoyen et d’alimenter l’inflation. Plusieurs commerçants et opérateurs ont été arrêtés, emprisonnés ou publiquement désignés comme responsables de la flambée des prix.
Mais pendant que l’État traque les intermédiaires privés, une société sous contrôle public engrange discrètement des millions grâce au couffin du Tunisien : la Société tunisienne des marchés de gros, plus connue sous le nom de Sotumag.
La Société tunisienne des marchés de gros, la Sotumag, vient de publier ses comptes 2025 accompagnés du rapport de son commissaire aux comptes Mohamed Bahloul (aucun lien de parenté avec le directeur de Business News, Nizar Bahloul, NDLR). Et les chiffres ont quelque chose de brutal.
Le bénéfice net est de 8,592 millions de dinars en 2025, contre 7,058 millions de dinars en 2024. La trésorerie atteint 33,5 millions de dinars, dont 31,5 millions placés dans des dépôts et produits financiers. Plus précisément, la société a distribué 6,335 millions de dinars de dividendes en 2025 au titre de l’exercice précédent.
Et d’où vient cet argent ? Non pas d’une technologie révolutionnaire, d’une activité industrielle sophistiquée ou d’exportations massives. Il vient essentiellement des fruits, des légumes et du poisson achetés chaque jour par les Tunisiens.
Les seules redevances sur les fruits et légumes ont rapporté près de quinze millions de dinars en 2025. Les redevances sur le poisson dépassent les quatre millions. À elles seules, ces deux lignes résument toute l’ambiguïté du système : l’État dénonce les marges des intermédiaires privés tout en profitant lui-même des circuits de distribution qu’il prétend combattre.
Rarement une activité d’intermédiation alimentaire aura été aussi rentable. Avec plus de 21 millions de dinars de produits d’exploitation et près de 9 millions de résultat d’exploitation, la Sotumag affiche une rentabilité opérationnelle supérieure à 40 %, un niveau rarement observé pour une société dont l’activité consiste essentiellement à gérer le principal marché de gros du pays.
Le bénéfice par action est lui aussi en forte progression. Il passe de 0,534 dinar en 2024 à 0,651 dinar en 2025, soit une hausse de près de 22 % en un an pour une action d’une valeur nominale de un dinar.

Une rente publique déguisée en service public
Car la Sotumag n’est pas une société ordinaire. Derrière son statut de société cotée se cache une structure largement contrôlée par l’État. La participation publique dépasse les 45 % lorsqu’on additionne les parts détenues directement par l’État tunisien (37,5 %) et celles de l’Office du commerce de Tunisie (7,55 %).
Le reste du capital est réparti entre quelques grands actionnaires privés et les petits porteurs (16,56 %). Parmi eux figurent notamment la société Trabelsi et fils, qui détient plus de 20 % du capital, ainsi que Coopmag avec plus de 18 %.
Le rapport spécial du commissaire aux comptes mentionne d’ailleurs plusieurs conventions réglementées impliquant ces actionnaires. Trabelsi et fils apparaît ainsi parmi les opérateurs locataires du pavillon poissons, tandis que Coopmag loue un local administratif appartenant à la société.
Sans être illégales, ces relations illustrent l’enchevêtrement des intérêts entre actionnaires privés, opérateurs commerciaux et gestionnaire du principal marché de gros du pays.
Le rapport du commissaire aux comptes relève par ailleurs que plusieurs tentatives de désignation d’administrateurs indépendants ont échoué malgré les exigences du CMF imposées aux sociétés cotées depuis 2023.
Mais la vraie force de la société ne réside pas dans son actionnariat. Elle réside dans sa position monopolistique, difficilement compatible avec le statut d’une entreprise partiellement détenue par le privé.
Le Marché d’intérêt national de Bir Kassâa constitue le principal nœud d’approvisionnement alimentaire du pays. Fruits, légumes, poisson, emballages, logistique : une partie essentielle de l’alimentation des Tunisiens transite directement ou indirectement par cette infrastructure.
La Sotumag bénéficie ainsi d’une rente quasiment parfaite. Les marchandises passent, les redevances tombent et les bénéfices s’accumulent.
Le plus ironique est que cette rentabilité exceptionnelle ne repose pas sur une stratégie agressive d’investissement ou d’innovation. Les décaissements consacrés aux acquisitions d’immobilisations n’ont représenté que 284 mille dinars en 2025. Un chiffre presque dérisoire pour une société disposant de plus de 33 millions de dinars de trésorerie.
Autrement dit, pendant que les Tunisiens subissent l’inflation alimentaire et que le pouvoir multiplie les discours sur la souveraineté économique et diabolise les grossistes et intermédiaires privés, le principal opérateur public des marchés de gros semble surtout exceller dans l’accumulation de liquidités.
Quand l’État emprunte à la Sotumag
Le rapport spécial du commissaire aux comptes révèle également que le conseil d’administration a approuvé le renouvellement d’un placement de 17 millions de dinars auprès de la Trésorerie générale de Tunisie, à la demande du ministère des Finances.
Ainsi, l’État ne se contente pas de percevoir des dividendes sur les bénéfices de la Sotumag. Il utilise également l’excédent de trésorerie de l’entreprise comme source de financement.
Dans les faits, une partie des liquidités générées par les redevances payées sur les fruits, légumes et poissons finit ainsi par alimenter directement les besoins de financement du Trésor.
Des chambres froides devenues inutiles
C’est précisément là que le rapport du commissaire aux comptes devient politiquement explosif.
Dans ses réserves, Mohamed Bahloul évoque le cas de 42 chambres froides appartenant à la société. Au lieu d’être exploitées conformément à leur vocation, elles ont longtemps servi comme simples boxes d’emballage jusqu’en avril 2024.
Une expertise réalisée par la suite a conclu que les technologies utilisées étaient devenues obsolètes et qu’un renouvellement total était désormais nécessaire. M. Bahloul affirme même ne pouvoir exprimer aucune opinion sur ces équipements.
La scène a quelque chose de profondément tunisien : un pays qui parle chaque semaine de sécurité alimentaire mais dont le principal marché de gros laisse mourir ses infrastructures frigorifiques.
Dans n’importe quelle économie moderne, des chambres froides constituent un outil stratégique, puisqu’elles permettent de de réduire les pertes agricoles, d’améliorer la conservation, de réguler l’approvisionnement et d’atténuer les fluctuations de prix.
À Bir Kassâa, elles ont fini transformées en simples espaces de stockage.
Des équipements disparus
Le rapport du commissaire aux comptes devient encore plus dérangeant lorsqu’il évoque les travaux d’inventaire physique des immobilisations.
Selon le commissaire aux comptes, plusieurs équipements liés aux chambres froides sont introuvables. Il liste notamment des ventilateurs, des moteurs compresseurs, des armoires électriques, des réservoirs, des bacs d’eau et des caches techniques.
Là encore, Mohamed Bahloul précise qu’il ne peut exprimer aucune opinion sur ces équipements.
Le rapport mentionne également d’autres anomalies : des soldes non justifiés concernant les pharmacies conventionnées, des prêts au personnel partiellement justifiés seulement jusqu’au 30 juin 2025, ainsi que des créances litigieuses liées à des personnes concernées par les procédures de confiscation post-révolution.
Le commissaire aux comptes précise même que certaines créances, pour un montant dépassant 851 mille dinars, n’ont pas été comptabilisées ni provisionnées.
Les états financiers montrent également une nette montée du risque judiciaire autour de la société. Les provisions pour litiges sont passées de 381 mille dinars en 2024 à 746 mille dinars en 2025.
La société a par ailleurs comptabilisé une perte exceptionnelle de 371 mille dinars correspondant à une condamnation judiciaire déjà prononcée et aux frais liés à l’enregistrement du jugement.
Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait paraître secondaire. Mis bout à bout, ils dessinent pourtant le portrait d’une entreprise confortable financièrement mais dont la gouvernance reste marquée par l’inertie administrative et les dysfonctionnements chroniques.
Le projet écologique fantôme
Les états financiers évoquent également un autre dossier révélateur de la lenteur administrative qui entoure la société : celui de la station de traitement et de valorisation des déchets.
Le projet remonte à 2010. Quinze ans plus tard, l’installation n’est toujours pas entrée en exploitation.
Pourtant, près de 2,9 millions de dinars figurent encore à l’actif de la société au titre des immobilisations en cours. Une subvention publique de 1,946 million de dinars demeure également inscrite dans les capitaux propres.
Le rapport du commissaire aux comptes rappelle qu’un expert judiciaire a été désigné dès 2019 pour diagnostiquer l’état de la station. La Sotumag a ensuite résilié le contrat du prestataire chargé du projet en novembre 2020, avant que le dossier ne bascule dans une succession de procédures judiciaires et administratives.
En 2022, le gouverneur de Ben Arous a même ordonné l’évacuation des lieux occupés par l’entreprise chargée du projet.
Quinze ans après son lancement, la station figure toujours dans les comptes de la société sans avoir jamais fonctionné.
Le plus étonnant est que la Sotumag continue malgré tout à présenter ce projet dans sa note ESG comme un pilier de sa stratégie environnementale et de son engagement dans l’économie circulaire.
L’État contre les spéculateurs… sauf les siens
Au fond, les comptes 2025 de la Sotumag racontent beaucoup plus qu’une simple réussite financière et une société très rentable.
Ils révèlent le paradoxe d’un système qui condamne publiquement les intermédiaires privés tout en vivant lui-même des marges prélevées sur les circuits alimentaires.
Depuis des années, le discours officiel explique aux Tunisiens que les spéculateurs sont responsables de leurs souffrances économiques. Mais pendant que des commerçants sont arrêtés au nom de la lutte contre la spéculation, une société sous contrôle public engrange des millions de dinars de bénéfices, distribue des dividendes, accumule les liquidités, place ses excédents financiers en banque, tout en reportant la modernisation de ses infrastructures stratégiques.
Le tout grâce à un monopole protégé et entretenu par l’État lui-même.
Les états financiers de la Sotumag posent ainsi une question que le pouvoir préfère éviter : si l’intermédiation est devenue un mal économique, pourquoi celle de l’État est-elle si rentable ?
Raouf Ben Hédi
Cliquer ici pour lire les états financiers et le rapport du CAC de la Sotumag











