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À quoi bon servent encore les avocats ?

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Par Synda Tajine

    Tout comme les jeunes médecins avaient été accueillis par un silence glacial lorsqu’ils dénonçaient l’effondrement des hôpitaux publics, les avocats découvrent à leur tour la méthode : quand un corps professionnel ose dire que quelque chose ne fonctionne plus dans ce pays, l’État ne répare rien, il dit simplement à ceux qui parlent de se taire.

    Vous dites que la machine est cassée ? On vous répond d’aller voir ailleurs. Ou plutôt non, on vous prouve chaque jour que vous aviez raison, tout en vous demandant très cordialement de la fermer. Le pouvoir continue donc d’avancer comme un homme blessé. Il boite péniblement, mais refuse toujours la béquille qu’on lui tend. Mieux encore, il finit par insulter la main qui essaie encore de l’aider.

    Un brassard rouge et un communiqué méprisant

    Depuis hier, les avocats sont engagés dans un mouvement de protestation graduel. Brassard rouge d’abord. Mouvements régionaux ensuite. Puis grève nationale le 18 juin. Et au vu des images qui remontent des tribunaux et des cabinets depuis deux jours, la colère est loin d’être symbolique. Ce corps, contre lequel le pouvoir s’acharne depuis des mois, ne cache même plus son exaspération.

    La réponse du ministère de la Justice est tombée lundi, dans un communiqué aussi méprisant qu’embarrassant : « Le mouvement des avocats n’aura aucune incidence sur le fonctionnement du service public de la justice. » Traduction : continuez à crier si cela vous amuse, personne ne vous écoute.

    Un communiqué qui rappelle le ton qu’avait arboré Leila Jaffel au Parlement lors de son audition de novembre dernier. On lui avait parlé du calvaire des prisonniers politiques et de leurs grèves de la faim, elle avait ricané et lâché : « Ils mangent tous. » Idem aujourd’hui. Les avocats s’époumonent à dire que rien ne fonctionne, elle assure que tout va bien.

    Mais ce communiqué révèle surtout quelque chose de beaucoup plus grave. L’État veut désormais faire croire que les avocats sont accessoires. Que la justice peut fonctionner sans eux, sans contradiction, sans défense, comme si un procès était censé n’être qu’une formalité administrative entre un juge et une accusation déjà convaincue de tout savoir.

    Dans les faits, sans les avocats, sans leurs dénonciations, sans leur défense acharnée des prisonniers politiques, d’opinion et de tous ceux injustement emprisonnés, l’engrenage totalitaire de la justice en aurait écrasé des gens. Des innocents. Beaucoup. Beaucoup trop.

    La longue marche de la honte

    Depuis quand l’État est-il devenu aussi violemment hostile à tous les corps intermédiaires ? La question ferait presque rire si la situation n’était pas aussi pathétique.

    Il a commencé avec les politiques, les journalistes, la société civile, les syndicalistes, les hommes d’affaires. Les avocats ont suivi cette longue marche de la honte. Et maintenant, c’est au tour des médecins de découvrir, eux aussi, qu’alerter sur l’état du pays est devenu une activité dangereuse.

    Le communiqué du ministère n’a finalement rien de surprenant. Après le recours du parquet contre l’assemblée générale du 1er mai, les avocats n’attendaient ni réaction constructive, ni compréhension, ni comportement responsable de la part du département de Leila Jaffel. Depuis longtemps déjà, ce ministère semble avoir adopté une seule ligne directrice : punir, diviser, intimider et tenter de faire taire. Dalila Msaddek résumait cela de manière parfaitement lucide : « Comment attendre du ministère de la Justice qu’il donne ce qu’il ne possède pas ? »

    Un pouvoir sur la défensive

    C’est peut-être là que le pouvoir se trahit le plus. Car un régime solide ne passe pas son temps à attaquer tout le monde. Il ne voit pas des ennemis dans chaque profession. Il ne transforme pas chaque critique en guerre ouverte. Cette fébrilité permanente, cette agressivité compulsive, cette incapacité à supporter la moindre contradiction disent une chose très simple : le pouvoir n’est plus dans la maîtrise. Il est sur la défensive.

    Et souvent, dans l’histoire, les pouvoirs qui frappent le plus fort sont aussi ceux qui commencent à sentir le sol se dérober sous leurs pieds.

    Le pouvoir s’isole. Voilà neuf mois que les avocats ont élu leur nouveau bâtonnier. Le chef de l’État ne l’a toujours pas reçu à Carthage, comme le veulent les usages. Pas de place au doute : il ne le fera pas. Tout comme il ne l’a pas fait avec le nouveau secrétaire général de l’UGTT, lui aussi fraîchement élu au terme d’un congrès houleux.

    Le paradoxe est d’ailleurs cruel. À force de diffamer, de menacer et d’attiser la colère, le résultat finit par devenir exactement l’inverse de celui escompté. Les solidarités se reforment. Les soutiens se multiplient. Et chaque nouvelle attaque devient une preuve supplémentaire du malaise qu’on essaie encore de nier.

    Viendra forcément un moment où plus aucun communiqué ne suffira à masquer l’évidence. Parce qu’il arrive toujours un instant où trop de citoyens comprennent, en même temps, que ce qui ne fonctionne plus n’est pas seulement un secteur, une profession ou une institution. Mais tout un système.

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