Contrôle fiscal de plus de cinq millions de dinars, bénéfice en recul, exportations moins dynamiques, réserves des commissaires aux comptes et multiplication des risques provisionnés : les états financiers individuels et consolidés d’Unimed, publiés la semaine dernière avec les rapports des auditeurs, racontent une histoire plus complexe qu’il n’y paraît. Loin d’un scénario catastrophe, le géant pharmaceutique continue de gagner de l’argent. Mais pour la première fois depuis longtemps, plusieurs voyants semblent s’allumer simultanément.
Quand Ridha Charfeddine introduisait Unimed en Bourse en 2016, l’histoire racontée aux investisseurs était celle d’une entreprise conquérante. Le groupe voulait grandir, investir, exporter et s’imposer davantage sur les marchés étrangers. Pendant des années, cette promesse a semblé fonctionner.
Les dividendes tombaient avec régularité. Les exportations progressaient. Les résultats donnaient l’image d’une mécanique bien réglée. Unimed faisait partie de ces rares groupes industriels tunisiens capables de rassurer aussi bien les investisseurs institutionnels que les petits porteurs.
L’histoire était simple : produire, investir, exporter et grandir. Puis l’histoire s’est compliquée.
La semaine dernière, le groupe a publié ses états financiers individuels et consolidés accompagnés des rapports de ses commissaires aux comptes Abir Matmati et Ahmed Ayadi. À première vue, rien ne paraît bouleversant : l’entreprise reste bénéficiaire et continue à distribuer des dividendes confortables. Mais une lecture attentive raconte autre chose.
L’après-Charfeddine
Ridha Charfeddine a quitté progressivement le devant de la scène pour s’engager en politique. Puis les procédures judiciaires se sont multipliées après le 25 juillet 2021. Les condamnations se sont accumulées et l’homme qui incarnait depuis plus de trois décennies le groupe pharmaceutique s’est retrouvé derrière les barreaux.
Pendant ce temps, l’entreprise a poursuivi son activité sans interruption. Les usines n’ont pas cessé de produire, les produits ont continué à être commercialisés et les bénéfices sont restés positifs.
Mais les chiffres publiés la semaine dernière montrent une réalité plus nuancée. Les comptes ne racontent pas une catastrophe, mais quelque chose de plus subtil.
Le chiffre d’affaires reste quasiment stable, passant de 147,7 à 148,9 millions de dinars. À première vue, rien d’inquiétant.
Mais plusieurs lignes changent de couleur.
Le bénéfice net individuel recule de 18,46 à 16,84 millions de dinars.
Les exportations passent de 51,49 à 47 millions de dinars, soit une baisse de près de 9 %, alors que les ventes locales progressent dans le même temps.
La conséquence est discrète mais importante : la part de l’export dans le chiffre d’affaires recule de 34,9 % à 31,6 %.
Pour une entreprise dont le discours historique reposait largement sur l’expansion internationale, le signal mérite d’être observé.
Plus frappant encore, les créances litigieuses augmentent fortement tandis que les risques provisionnés prennent une place beaucoup plus importante dans les comptes.
Les dotations aux provisions pour risques et charges passent de 2,28 à 5,31 millions de dinars en un an.
Au bilan, les provisions pour risques et charges passent de 4,31 à 9,62 millions de dinars. Autrement dit, elles ont plus que doublé.
Le plus étonnant n’est cependant pas leur augmentation, mais le fait que les états financiers détaillent peu la nature exacte de ces risques au-delà du volet fiscal.
Une entreprise provisionne lorsqu’elle anticipe des difficultés futures. Et chez Unimed, ces difficultés semblent aujourd’hui prendre davantage de place qu’auparavant.

Les commissaires aux comptes allument plusieurs voyants
Le passage le plus intéressant des rapports des commissaires aux comptes ne se trouve pas dans le compte de résultat, mais dans la partie des réserves.
Les auditeurs révèlent d’abord qu’Unimed a fait l’objet d’un contrôle fiscal approfondi portant sur la période allant de 2020 à 2023.
Les résultats provisoires du contrôle font apparaître : plus de cinq millions de dinars de complément d’impôts et taxes ; plus de 2,2 millions de dinars de pénalités administratives ; plus de 360 mille dinars de perte de crédit TVA.
Face à ce risque, la société a constitué une provision de plus de 4,3 millions de dinars.
Et surtout, les procédures sont toujours en cours. Autrement dit, le dossier est loin d’être clos. Mais ce n’est pas la seule réserve.
Les commissaires aux comptes attirent également l’attention sur la participation détenue par Unimed dans Promochimica.
Le groupe détient 17,51 % de cette société pour une valeur brute dépassant 7,7 millions de dinars, dont près de 5,8 millions ont déjà été provisionnés.
Le problème est ailleurs. Promochimica n’a pas arrêté ses états financiers depuis 2017 !!
Les auditeurs indiquent donc qu’ils ne sont pas en mesure de déterminer si la provision constituée est suffisante ni si une avance en compte courant dépassant un million de dinars pourra être récupérée.
Pour un investisseur, ce type de formulation n’est jamais anodin. Une mauvaise année peut se comprendre. Une zone d’ombre de plusieurs millions de dinars suscite davantage de questions.
Une trésorerie qui fond malgré les dividendes
Autre point qui interpelle dans les états financiers : la trésorerie.
Les liquidités passent d’environ 21 millions à moins de neuf millions de dinars, soit une baisse de près de 57 %.
Dans le même temps, la société a versé plus de 18 millions de dinars de dividendes.
Autrement dit, une grande partie du cash généré par l’activité est retournée aux actionnaires. La décision peut parfaitement se justifier.
Mais dans une année marquée par un contrôle fiscal important et une hausse spectaculaire des risques provisionnés, elle soulève une question simple : fallait-il privilégier autant la distribution ?
Une question plus qu’une conclusion
Les états financiers ont cette particularité étrange : ils parlent beaucoup, mais ils ne disent jamais tout. Ils montrent des chiffres, signalent des tendances et révèlent des tensions, mais ils n’expliquent pas toujours les causes profondes.
Les comptes 2025 racontent une entreprise dont la croissance ralentit, dont les exportations perdent du terrain, dont les risques augmentent et dont les réserves des auditeurs se multiplient.
Ils racontent aussi un groupe qui doit gérer simultanément un contrôle fiscal important, plusieurs incertitudes comptables et l’absence de l’homme qui l’a incarné pendant plus de trente ans.
Pendant longtemps, Unimed donnait l’impression d’une mécanique suisse : discrète, efficace et régulière.
Aujourd’hui, la machine n’est pas à l’arrêt. Mais les comptes publiés la semaine dernière donnent l’impression qu’elle commence à se gripper par endroits.
Un bénéfice qui recule, des exportations qui ralentissent, des provisions qui explosent, des réserves des commissaires aux comptes et un contrôle fiscal à plusieurs millions de dinars : pris séparément, ce ne sont que des chiffres.
Ensemble, ils ressemblent davantage à des symptômes.
Pour la première fois depuis longtemps, les investisseurs n’écoutent plus seulement le moteur. Ils tendent aussi l’oreille vers les bruits qu’il produit.
Et en Bourse comme dans l’industrie pharmaceutique, les professionnels savent qu’on ne s’inquiète pas lorsque le patient éternue une fois.
On commence à s’inquiéter lorsqu’il recommence à le faire régulièrement.
Raouf Ben Hédi
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