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Tunisie : Moez Hadidane alerte sur une explosion « sans précédent » du cash

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Par Imen Nouira

    Quelques jours avant l’Aïd el Kebir, la circulation du cash en Tunisie a atteint des niveaux historiques. Invité de l’émission Midi Express sur Express FM, vendredi 29 mai 2026, l’économiste Moez Hadidane a tiré la sonnette d’alarme face à une explosion « sans précédent » des billets en circulation, révélatrice, selon lui, de mutations profondes dans les habitudes de paiement des Tunisiens.

    Selon les dernières statistiques de la Banque centrale de Tunisie (BCT), la monnaie fiduciaire en circulation a atteint, mardi 26 mai 2026, soit la veille de l’Aïd, un record historique de 29,678 milliards de dinars. Un niveau jamais observé auparavant.

    L’expert a souligné que ce chiffre représente une hausse de 5,7 milliards de dinars sur un an, soit une progression d’environ 24% par rapport à la même période de 2025, où les billets et pièces en circulation s’élevaient à 23,9 milliards de dinars.

    Mais au-delà du volume, c’est surtout la vitesse de progression qui inquiète l’économiste.

    « Ce qui n’était pas attendu, ce n’est pas la hausse elle-même, mais son rythme sans précédent », a-t-il déclaré.

    900 millions de dinars injectés en seulement 48 heures

    Moez Hadidane a particulièrement insisté sur la forte accélération observée dans les deux jours précédant l’Aïd el Kebir.

    Selon les chiffres publiés par la BCT vendredi 22 mai 2026, la circulation fiduciaire s’élevait à 28,8 milliards de dinars. En seulement deux jours ouvrables, les lundi 25 et mardi 26 mai, elle a bondi à près de 29,7 milliards de dinars.

    Autrement dit, près de 900 millions de dinars supplémentaires ont été injectés dans le circuit cash en 48 heures, soit une hausse d’environ 3,1%.

    L’expert a rappelé que les périodes de fêtes religieuses provoquent traditionnellement une augmentation des retraits et des paiements en espèces. Toutefois, selon lui, les facteurs saisonniers ne suffisent plus à expliquer l’ampleur actuelle du phénomène.

    Pour Moez Hadidane, cette explosion du cash est désormais alimentée par des causes structurelles profondes qui transforment progressivement les habitudes de paiement des Tunisiens.

    Loi sur les chèques, faible inclusion financière et économie parallèle

    L’économiste a identifié trois facteurs majeurs derrière cette montée spectaculaire de la circulation des espèces.

    Le premier concerne la nouvelle loi sur les chèques. Selon lui, les restrictions introduites sur leur utilisation ont poussé une partie des consommateurs et commerçants à revenir massivement au cash.

    Il a notamment expliqué que de nombreux Tunisiens qui avaient l’habitude d’utiliser les chèques ne disposent pas forcément de cartes bancaires ou se heurtent à des commerçants qui refusent encore les paiements électroniques, particulièrement dans certains secteurs comme l’agriculture et les marchés de gros.

    Le deuxième facteur évoqué est le faible niveau d’inclusion financière et numérique. Malgré l’existence d’une infrastructure technologique et d’un cadre réglementaire, les paiements digitaux restent peu adoptés.

    Selon lui, les mentalités évoluent lentement et une grande partie de la population continue de privilégier les transactions en espèces au détriment du mobile payment ou des solutions électroniques.

    Enfin, Moez Hadidane a pointé du doigt l’ampleur croissante de l’économie parallèle, qui fonctionne essentiellement en cash et échappe largement aux circuits bancaires traditionnels.

    « L’augmentation conjoncturelle du cash continue aujourd’hui d’être nourrie par des facteurs structurels », a-t-il estimé.

    « Il faut rendre certains paiements électroniques obligatoires »

    Face à cette situation, l’expert a appelé les autorités à intervenir plus fermement afin de réduire progressivement la dépendance au cash.

    Selon lui, l’État doit désormais franchir une nouvelle étape en imposant les paiements électroniques pour certaines transactions dépassant un seuil déterminé.

    Il a proposé que certaines opérations supérieures à 2.000 ou 3.000 dinars soient obligatoirement réglées via des moyens de paiement digitaux.

    « Aujourd’hui, tout existe : l’infrastructure, les smartphones, les solutions de paiement. Il manque surtout la généralisation et l’obligation dans certains secteurs », a-t-il expliqué.

    Moez Hadidane a également estimé que les commerçants pourraient être équipés de solutions simples, comme les QR codes ou les paiements via téléphone mobile, à l’image de plusieurs pays africains ayant accéléré leur transition vers les paiements numériques.

    Il considère que cette évolution ne doit plus reposer uniquement sur l’incitation ou les avantages fiscaux, mais sur une véritable obligation progressive imposée par les pouvoirs publics.

    Une question de transparence fiscale

    Pour l’économiste, l’enjeu dépasse largement la simple modernisation des paiements.

    La généralisation du cash réduit la traçabilité des opérations économiques et complique le contrôle fiscal.

    « Plus il y a de cash, moins il y a de traçabilité et de transparence », a-t-il averti, estimant que l’État risque également d’y perdre des ressources fiscales importantes.

    Selon lui, le développement massif des paiements électroniques pourrait constituer un levier important dans la lutte contre l’économie informelle et l’évasion fiscale.

    Il a toutefois reconnu que l’intégration du secteur parallèle dans cette transition restera difficile et devra se faire progressivement, en commençant d’abord par le secteur organisé.

    Un été décisif pour l’économie tunisienne

    Interrogé sur les perspectives de la saison estivale, Moez Hadidane a rappelé que l’été constitue traditionnellement une période de forte activité économique en Tunisie, portée par le tourisme, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger et la consommation saisonnière.

    Il a toutefois regretté que le tourisme européen génère aujourd’hui moins de retombées directes pour l’économie locale qu’auparavant.

    Selon lui, une grande partie des touristes européens restent désormais à l’intérieur des hôtels, limitant ainsi leur contribution aux commerces, restaurants et activités locales.

    L’expert a plaidé pour une stratégie visant à réintégrer davantage les touristes dans le tissu économique local afin de dynamiser la consommation et les recettes en devises.

    Il a rappelé que le tourisme demeure l’une des principales sources de devises pour la Tunisie, aux côtés des exportations et des transferts des Tunisiens à l’étranger.

    Inflation : « Rien n’indique une baisse prochaine des prix »

    Concernant l’évolution des prix des fruits, légumes et produits alimentaires, Moez Hadidane s’est montré pessimiste.

    Selon lui, plusieurs facteurs continuent d’alimenter l’inflation et la hausse des prix.

    Il a notamment évoqué l’augmentation rapide de la masse monétaire par rapport à l’économie réelle, mais aussi la multiplication des intermédiaires dans les circuits de distribution.

    D’après son analyse, les agriculteurs ne vendent pas nécessairement leurs produits à des prix excessifs, mais les marchandises arrivent au consommateur final avec des marges fortement gonflées à chaque étape de la chaîne commerciale.

    « Les produits arrivent au citoyen à des prix multipliés », a-t-il déploré, dénonçant une prolifération des intermédiaires dans l’économie tunisienne.

    Une explosion du cash qui inquiète économistes et autorités

    Cette nouvelle poussée de la circulation fiduciaire intervient dans un contexte déjà marqué par un recul historique de l’utilisation des chèques en Tunisie.

    Selon le bulletin Des paiements en chiffres en Tunisie publié par la Banque centrale de Tunisie pour l’année 2025, le nombre de chèques télécompensés a chuté de 67,5%, passant de 24,5 millions à 7,9 millions en un an.

    Leur montant total a également reculé de 58,8%, revenant à 53,48 milliards de dinars contre 129,67 milliards de dinars fin 2024.

    Parallèlement, la suppression, depuis octobre 2024, de l’obligation de justifier l’origine des importantes sommes détenues en espèces a également contribué à renforcer le recours au cash, particulièrement durant les périodes de forte consommation comme le ramadan ou l’Aïd el Kebir.

    Pour plusieurs économistes, cette progression rapide de la circulation fiduciaire constitue désormais un signal préoccupant pour la transparence économique, la lutte contre l’informel et l’efficacité des politiques monétaires.

    I.N.

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