La pression fiscale, la contrebande, les retards de paiement de l’État et les difficultés d’accès au financement menacent la survie d’une partie croissante des petites et moyennes entreprises tunisiennes. C’est le constat dressé par le président de la Fédération tunisienne des artisans et petites et moyennes entreprises (FTAPME), Mehdi Barbouch, qui a alerté sur la dégradation de la situation économique de nombreux artisans et entrepreneurs.
La FTAPME multiplie depuis plusieurs semaines les mises en garde sur la situation des PME. L’organisation estime que les entreprises continuent de subir les conséquences accumulées des crises successives qu’a connues le pays, entre ralentissement économique, hausse des charges, difficultés de financement et expansion du marché parallèle. Pour Mehdi Barbouch, ces facteurs combinés fragilisent particulièrement les petites structures, qui constituent l’essentiel du tissu productif national.
Une pression fiscale et sociale jugée étouffante
Pour Mehdi Barbouch, le premier sujet de préoccupation des artisans et des PME reste la charge fiscale et sociale qui pèse sur les entreprises opérant dans le cadre légal.
Selon lui, de nombreux chefs d’entreprise ont le sentiment d’être pénalisés alors même qu’ils respectent leurs obligations administratives et fiscales.
« Beaucoup nous disent qu’ils n’arrivent plus à payer les impôts, la CNSS et à continuer à travailler en même temps », a-t-il indiqué, évoquant les nombreux témoignages reçus par la fédération.
Le responsable affirme que certains entrepreneurs estiment que l’accumulation des impôts, cotisations sociales, taxes et pénalités finit par absorber une part excessive de leurs revenus, les poussant parfois à suspendre leur activité ou à quitter le secteur organisé.
Selon lui, cette pression est devenue d’autant plus difficile à supporter que de nombreuses entreprises sortent affaiblies de plusieurs années de ralentissement économique. Les marges se sont réduites, les trésoreries se sont dégradées et les capacités d’investissement ont fortement diminué, rendant chaque nouvelle charge plus difficile à absorber.
Un sentiment d’injustice grandissant chez les entreprises organisées
Au fil de l’entretien, un thème est revenu de manière récurrente : le sentiment d’injustice ressenti par les entreprises qui choisissent de respecter les règles.
Selon Mehdi Barbouch, les artisans et les PME qui s’acquittent de leurs obligations fiscales, sociales et administratives ont le sentiment de supporter seuls le poids des contraintes alors qu’une partie importante de l’activité économique échappe aux contrôles.
Pour lui, cette situation crée un profond déséquilibre. Les entreprises structurées doivent faire face à des charges croissantes tandis que des opérateurs exerçant dans l’informel continuent d’évoluer sans supporter les mêmes coûts.
Cette perception nourrit, selon lui, un découragement grandissant chez certains entrepreneurs qui peinent à percevoir les avantages du secteur formel lorsque les règles ne s’appliquent pas à tous de la même manière.
Un tissu entrepreneurial plus fragilisé qu’il n’y paraît
Pour le président de la FTAPME, la situation réelle des PME est encore plus préoccupante que ne le laissent penser les statistiques officielles. Il souligne qu’une partie importante des entreprises recensées existe encore sur le plan administratif mais fonctionne au ralenti, voire ne produit plus réellement d’activité.
« On parle de 400.000 entreprises, mais certaines disposent encore d’une patente ouverte sans pour autant exercer réellement une activité », a-t-il expliqué.
Selon Mehdi Barbouch, cette réalité traduit un affaiblissement progressif du tissu productif national. Derrière les chiffres administratifs se cacheraient de nombreuses structures qui peinent à survivre, sans pour autant avoir officiellement cessé leurs activités.
Cette situation expliquerait également la multiplication des appels à l’aide émanant des artisans et des petites entreprises confrontés à une dégradation continue de leur environnement économique.
L’État accusé de payer tard tout en exigeant ses créances
Mehdi Barbouch a également insisté sur les difficultés rencontrées par les entreprises travaillant avec les administrations publiques.
Selon lui, certaines PME exécutent des prestations pour le compte de l’État mais doivent parfois attendre de longs mois avant d’être payées, alors que leurs obligations fiscales et sociales continuent à courir normalement.
Il estime qu’un mécanisme de compensation devrait être instauré afin que les créances détenues sur l’administration puissent être déduites des dettes fiscales ou sociales dues par l’entreprise.
« Lorsqu’une entreprise attend un paiement de l’administration, elle devrait pouvoir compenser ce montant avec ce qu’elle doit à l’État », a-t-il plaidé.
Pour la FTAPME, cette mesure permettrait de soulager immédiatement les tensions de trésorerie auxquelles sont confrontées de nombreuses PME travaillant avec le secteur public.
Le marché parallèle présenté comme le principal danger
La lutte contre l’économie informelle constitue l’un des principaux chevaux de bataille de la FTAPME.
Pour Mehdi Barbouch, les entreprises respectant les règles sont aujourd’hui confrontées à une concurrence qu’il juge déloyale de la part d’opérateurs échappant aux impôts, aux cotisations sociales et aux obligations réglementaires.
« Le marché tunisien est inondé de marchandises introduites par les circuits parallèles », a-t-il affirmé.
Selon lui, la contrebande ne se limite plus aux régions frontalières mais alimente désormais les circuits commerciaux dans l’ensemble du pays.
Il considère que la lutte contre ce phénomène doit être menée dès l’entrée des marchandises sur le territoire et non uniquement au niveau des marchés de détail.
Pour le président de la FTAPME, cette situation ne pénalise pas uniquement les entreprises structurées. Elle contribue également à désorganiser le marché, à fragiliser certains secteurs historiques et à réduire les recettes fiscales de l’État.
Selon lui, les opérateurs qui s’acquittent de leurs impôts et de leurs cotisations sociales se retrouvent en concurrence avec des acteurs qui échappent à ces obligations, créant un déséquilibre de plus en plus difficile à supporter pour les entreprises respectant les règles.
Le secteur de la chaussure, symbole d’un déclin industriel
Pour illustrer l’impact de cette concurrence parallèle, Mehdi Barbouch a cité le secteur du cuir et de la chaussure.Il rappelle que cette filière figurait autrefois parmi les secteurs industriels les plus performants du pays, exportant notamment vers l’Italie et la France.
Aujourd’hui, selon lui, l’afflux de marchandises importées et de produits issus des circuits parallèles a fortement fragilisé les producteurs locaux. De nombreux ateliers et commerces auraient ainsi disparu ou réduit considérablement leur activité, incapables de rivaliser avec des produits vendus à des prix inférieurs.
Pour le responsable patronal, ce secteur illustre les conséquences concrètes de la contrebande et du commerce informel sur l’appareil productif national.
Chèques et poursuites : la FTAPME réclame davantage de souplesse
Autre dossier mis en avant par Mehdi Barbouch : celui des litiges liés aux chèques.
Le responsable estime que plusieurs entrepreneurs continuent de subir les conséquences de situations financières héritées des années précédentes et plaide pour des solutions permettant leur réintégration dans le circuit économique. Il considère que la priorité doit être de permettre aux entreprises de reprendre leur activité et de rembourser progressivement leurs dettes plutôt que de les maintenir durablement dans une situation de blocage.
Cette position rejoint les revendications formulées récemment par la fédération en faveur d’un traitement plus souple des dossiers touchant les entrepreneurs de bonne foi confrontés à des difficultés financières.
Pour la FTAPME, la relance économique passe aussi par la réhabilitation d’une partie des opérateurs qui demeurent exclus des circuits de financement et d’investissement en raison de contentieux hérités du passé.
Des saisies qui aggravent les difficultés des entreprises
Mehdi Barbouch a également évoqué les conséquences des procédures de recouvrement engagées contre certaines entreprises. Selon lui, lorsqu’une société connaît déjà des difficultés financières, les saisies ou certaines poursuites administratives peuvent compromettre davantage ses chances de redressement.
Le président de la FTAPME estime qu’une approche davantage axée sur la restructuration et l’accompagnement des entreprises permettrait de préserver l’activité économique et les emplois menacés.
Cette revendication rejoint les appels récemment lancés par la fédération en faveur d’un traitement plus souple des entreprises confrontées à des difficultés temporaires plutôt qu’à des situations de fraude caractérisée.
Facture électronique : favorable au principe, critique sur la méthode
Le responsable patronal a par ailleurs abordé la question de la facture électronique. Il assure que la fédération soutient le principe de la digitalisation de l’administration et des services publics.
« Nous avons toujours défendu la digitalisation de l’administration tunisienne », a-t-il rappelé.
Toutefois, il estime que la généralisation de la facture électronique aurait dû être précédée par une préparation plus importante de l’environnement administratif et technique.
Selon lui, de nombreuses administrations demeurent insuffisamment numérisées et plusieurs petites entreprises ne disposent pas encore des outils nécessaires pour s’adapter rapidement à cette réforme. Il plaide ainsi pour une mise en œuvre progressive, accompagnée de mesures de sensibilisation et de formation.
Pour Mehdi Barbouch, la question ne relève pas d’un refus de la modernisation mais des conditions de sa mise en œuvre. Il estime que l’administration doit d’abord achever sa propre transformation numérique avant d’imposer de nouvelles obligations aux petites entreprises.
Le responsable considère que la digitalisation peut contribuer à simplifier les procédures, réduire les délais administratifs et lutter contre certaines formes de corruption ou de favoritisme. Il plaide toutefois pour une transition progressive permettant aux petites structures de s’adapter sans créer de nouvelles difficultés opérationnelles.
Les banques appelées à retrouver leur rôle de soutien à l’économie
Mehdi Barbouch a également adressé un message aux établissements bancaires. Il considère que les banques devraient jouer un rôle plus actif dans le financement des PME et dans l’accompagnement des entreprises fragilisées.
Selon lui, de nombreuses structures pourraient retrouver une activité normale si elles bénéficiaient de mécanismes de financement adaptés et de facilités de remboursement plus longues.
Le président de la FTAPME appelle ainsi à l’ouverture d’une nouvelle phase de coopération entre les banques et les petites entreprises afin de soutenir la relance de l’investissement et de l’emploi.
Cette revendication rejoint d’ailleurs les préoccupations exprimées de longue date par les PME tunisiennes concernant l’accès au crédit. Dans un contexte marqué par la prudence accrue des établissements financiers et le renforcement des critères d’octroi, de nombreuses petites entreprises peinent à mobiliser les ressources nécessaires pour financer leur activité ou relancer leurs investissements.
Pour la FTAPME, le risque est de voir s’installer un cercle vicieux où les difficultés de trésorerie limitent l’accès au financement, ce qui affaiblit davantage encore les capacités de production et d’investissement des entreprises concernées.
L’initiative privée comme moteur de l’emploi
Au-delà des difficultés immédiates, Mehdi Barbouch estime que l’avenir de l’économie tunisienne passe nécessairement par le renforcement de l’initiative privée.
Selon lui, la fonction publique ne peut plus absorber à elle seule les nouveaux diplômés et les demandeurs d’emploi. L’artisanat, les PME et l’entrepreneuriat doivent dès lors devenir des leviers essentiels de création de richesses et d’emplois.
Derrière les critiques adressées à la fiscalité, au marché parallèle, aux banques ou encore à l’administration, Mehdi Barbouch pose finalement la question de la place des petites et moyennes entreprises dans l’économie tunisienne. Pour lui, la survie de milliers d’artisans et de PME dépasse le cadre de revendications catégorielles. Elle touche directement à la capacité du pays à préserver son tissu productif, à encourager l’initiative privée et à créer les emplois dont l’économie tunisienne a besoin.
Dans un contexte où la fonction publique ne peut plus absorber à elle seule les nouveaux arrivants sur le marché du travail, le président de la FTAPME estime que l’avenir passe nécessairement par le renforcement de l’entrepreneuriat et des petites entreprises. Encore faut-il, selon lui, leur offrir un environnement leur permettant non seulement de survivre, mais aussi de se développer.
I.N.










