Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

On compte sur nous-mêmes… jusqu’à ce qu’on ne puisse plus

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 : L’INS mesure les prix. Le Mufti mesure l’angoisse.

    Cette semaine, le Mufti de la République a involontairement semé le doute sur les statistiques officielles.

    Avec tout le sérieux que requiert sa fonction, il a annoncé que le nissab de la zakat est désormais fixé à 34.369 dinars pour l’année 1448 de l’Hégire.

    L’information est passée relativement inaperçue. Pourtant, elle mérite qu’on s’y attarde.

    L’INS nous explique régulièrement que l’inflation tourne autour de 5 %. Le chiffre est répété, commenté, analysé et présenté comme le thermomètre officiel de la hausse des prix.

    Puis arrive le Mufti.

    L’année dernière, le nissab était fixé à 27.002 dinars. Cette année, il est de 34.369 dinars. Une hausse de 27 %.

    Le citoyen tunisien se retrouve alors face à un dilemme métaphysique. Doit-il croire l’Institut national de la statistique et ses 5 % ou le Mufti de la République et ses 27 % ?

    Les plus pieux choisiront probablement le Mufti. Les plus rationnels choisiront l’INS.

    Les plus tunisiens regarderont simplement le prix du mouton, du café, des légumes, de l’huile d’olive et du kilo de viande avant de rendre leur verdict.

    Le plus troublant est ailleurs.

    En remontant dans le temps, on découvre que le nissab était de 16.124 dinars en 1445. Il est passé à 19.933 dinars en 1446, puis à 27.002 dinars en 1447, avant d’atteindre aujourd’hui 34.369 dinars.

    En trois ans, le seuil a ainsi progressé de plus de 113 %.

    À ce niveau-là, ce n’est plus une augmentation. C’est une transformation.

    Les spécialistes auront raison de rappeler que le Mufti ne mesure pas l’inflation. Le nissab est calculé sur la base de 85 grammes d’or et reflète avant tout l’évolution du métal jaune sur les marchés internationaux.

    L’explication est exacte, mais elle passe à côté de l’essentiel.

    Car lorsque le Tunisien entend qu’un seuil passe de 16.000 à 34.000 dinars en trois ans, il ne pense ni à Londres, ni à New York, ni au cours mondial de l’or.

    Il pense à son portefeuille, à ses économies et tout ce qu’il pouvait acheter hier et à ce qu’il ne peut plus acheter aujourd’hui.

    C’est là que réside tout le malentendu.

    L’INS mesure les prix. Le Mufti mesure l’or.

    Mais dans l’esprit de beaucoup de Tunisiens, le premier parle de statistiques alors que le second parle de réalité.

    Et c’est précisément ce qui rend l’affaire fascinante.

    Car au fond, le Mufti ne mesure ni l’inflation ni la richesse.

    Il mesure quelque chose de beaucoup plus tunisien : l’angoisse.

    Épisode 2 : Compter sur nous-mêmes, dit-il

    Depuis des années, Kaïs Saïed nous répète qu’il faut compter sur nous-mêmes.

    Le message est clair. La Tunisie doit cesser de tendre la main, retrouver sa souveraineté et s’appuyer sur ses propres ressources.

    C’est un discours que le président a décliné dans tous les domaines ou presque. En économie, en politique et même dans le football.

    Pendant longtemps, il n’était pas question qu’un entraîneur étranger prenne les commandes de la sélection nationale. La Tunisie avait ses compétences. Elle devait compter sur ses enfants. Dire le contraire serait être complice d’un complot ourdi contre la Tunisie et exposerait rapidement à quelques soupçons de manque de patriotisme.

    Puis la Suède est passée par là.

    Cinq buts encaissés cette semaine à la Coupe du monde avec toute la planète pour témoigner.

    Soudain, Hervé Renard est devenu une excellente idée.

    Au même moment, le gouverneur de la Banque centrale se rendait au Caire pour signer un financement de 500 millions de dollars avec Afreximbank afin d’aider l’État à boucler ses besoins de financement.

    En quelques jours, la Tunisie a donc découvert qu’elle avait besoin d’un Français pour sauver son football et d’une banque étrangère pour aider ses finances.

    Comme quoi, compter sur soi-même a parfois ses limites.

    Soyons honnêtes : il n’y a rien de honteux à recruter un entraîneur étranger ou à solliciter un financement extérieur. Tous les pays du monde le font.

    Ce qui est fascinant, c’est l’écart entre le discours et la pratique.

    Pendant des années, le FMI a été présenté comme l’incarnation des diktats étrangers et des réformes imposées de l’extérieur.

    Aujourd’hui, nous refusons toujours le FMI. Mais nous acceptons volontiers les financements d’une autre institution étrangère.

    À vrai dire, le FMI présente un coût politique élevé et un coût financier faible. Afreximbank présente l’avantage inverse : un coût politique faible et un coût financier que personne ne semble pressé de dévoiler.

    Et c’est là que commence la deuxième énigme de la semaine.

    Car nous ne connaissons ni le taux exact du crédit accordé par Afreximbank, ni le coût réel du contrat qui sera proposé à Hervé Renard.

    Pour deux décisions présentées comme majeures, les principaux chiffres demeurent inconnus.

    C’est un peu la version tunisienne de la transparence.

    On connaît le principe.

    On ignore le prix.

    Finalement, le seul chiffre parfaitement transparent cette semaine reste celui du match contre la Suède. Et encore, nous aurions préféré l’ignorer.

    Épisode 3 : Le satisfecit

    Depuis trois ans, on nous explique que la Tunisie ne reçoit d’ordres de personne. Nous sommes souverains.

    Nous décidons seuls.

    Nous n’obéissons ni aux capitales étrangères ni aux organisations internationales.

    Et surtout, nous agissons exclusivement dans l’intérêt du peuple tunisien.

    Puis cette semaine, Ursula von der Leyen est venue nous adresser un compliment.

    Un très beau compliment.

    La présidente de la Commission européenne s’est félicitée de la baisse de 97 % des arrivées irrégulières en Europe depuis la Tunisie.

    Il faut reconnaître que cela fait toujours plaisir.

    Qui n’aime pas être félicité ?

    Le problème est que ce compliment soulève une question embarrassante.

    Depuis des mois, les Tunisiens entendent que les mesures prises contre les migrants clandestins visent exclusivement à protéger la Tunisie.

    À préserver sa sécurité.

    À défendre ses équilibres sociaux.

    À faire respecter la loi.

    Mais lorsque Bruxelles applaudit avec autant d’enthousiasme, on finit forcément par se demander qui est le principal bénéficiaire de l’opération.

    La Tunisie ? Ou l’Europe ?

    Soyons justes.

    Il est tout à fait possible que les deux y trouvent leur compte.

    Mais il faut avouer que le timing est cruel.

    Pendant des mois, une partie des soutiens les plus fervents du régime a multiplié les manifestations contre les migrants clandestins. Les réseaux sociaux se sont remplis de discours ouvertement racistes et odieux. Certains ont dénoncé un prétendu projet de remplacement démographique. D’autres ont accusé les ONG, les chancelleries occidentales ou l’Europe elle-même d’organiser une vaste opération contre la Tunisie.

    Dans cette histoire, Bruxelles occupait généralement le rôle du méchant.

    Et voilà que la plus haute responsable européenne vient expliquer publiquement que les résultats obtenus sont excellents. Excellents pour l’Europe, faut-il préciser.

    Au fond, Ursula von der Leyen a peut-être rendu un mauvais service au pouvoir tunisien.

    À force de vouloir le féliciter, elle a rappelé quelque chose qu’il aurait probablement préféré laisser dans le flou.

    Car lorsqu’un responsable européen célèbre avec autant d’enthousiasme les résultats d’une politique tunisienne, la question n’est plus de savoir si cette politique fonctionne. La question est de savoir pour qui.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Commentaire

    1. LOL

      Répondre
      20 juin 2026 | 18h42

      Hervé Renard reçoit 100 000 euros par match pour les deux matchs face au Japon et aux Pays-Bas. Son contrat avec la Tunisie est limité à ces deux matchs de phase de groupes, avec possibilité de renégocier seulement si la Tunisie se qualifie. Peu importe le montant qui lui est offert, ce sera des broutilles comparé aux 5 millions d’euros par an qu’il gagnait avec l’Arabie saoudite avant d’être viré.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *