« La grève de la satiété en temps de souffrance ». Voilà comment le député Hassen Jarboui a qualifié aujourd’hui la grève des banquiers. « Si cette grève n’est pas levée, le plus grand perdant sera le citoyen tunisien, qui attend de l’État social qu’il lui garantisse un minimum de services ainsi que son droit à la mobilité et à l’accomplissement de ses démarches quotidiennes. »
Encore un qui n’a rien compris. Le député véhicule là une idée largement répandue, selon laquelle ces grévistes auraient quelque chose à réclamer à l’État et piqueraient, par leur mouvement, dans les poches d’un citoyen déjà bien malmené. Les faits ne pourraient être plus éloignés de cette lecture.
Une lecture simpliste d’un conflit social plus complexe
Ce genre de discours ignore l’équation entre les superprofits des banques et la situation, parfois fragile, des employés qui prennent des risques croissants pour garantir ces mêmes superprofits, tout en restant serrés dans l’étau de leur direction. Mais comment défendre un argumentaire aussi nuancé en temps de disette, de discours officiel nourri de populisme et de diabolisation des « plus nantis » ?
Souvenons-nous de l’hostilité avec laquelle la grève des médecins avait été reçue, et de la manière dont les citoyens avaient accueilli la paralysie des hôpitaux par ceux-là même qui étaient censés les soigner, ignorant au passage des années de sacrifices et des conditions d’exercice précaires, parfois dangereuses.
Une grève impopulaire dans un climat social saturé
Il faut dire que cette grève n’a pas les arguments les plus populaires. Elle tombe en pleine crise économique, concerne ceux qu’on considère comme « les mieux lotis », et risque de perturber la vie déjà bien malmenée de nombreux citoyens qui, eux, n’ont rien demandé et triment au quotidien. Pas une formule des plus gagnantes. « Pourquoi ces riches voudraient-ils devenir encore plus riches ? »N’en ont-ils pas assez de percevoir « une vingtaine de salaires » ?
C’est par ce genre de commentaires que les Tunisiens ont accueilli la première grève des banquiers, et c’est encore par ce prisme qu’ils accueillent ce nouveau mouvement, organisé par ceux qui, d’habitude, ne protestaient jamais.
Nul besoin de préciser qu’il s’agit de la grève la moins populaire du calendrier social du pays. On oublie vite les risques pénaux pris par ces « travailleurs de l’argent », et ceux qu’ils ont assumés pendant la pandémie, lorsqu’ils ont continué à assurer l’intégralité du service au détriment de leur santé, parfois même de leur vie.
Un test de survie pour un syndicat en quête de légitimité
Au-delà des revendications, au-delà de l’échec des négociations, au-delà des augmentations salariales, cette grève porte un enjeu plus grand encore. Celui d’un syndicat, aujourd’hui dirigé par Slaheddine Selmi, qui doit prouver qu’il existe, à peu près à tout le monde en même temps. À sa propre direction, encore marquée par les séquelles du mandat Taboubi et visiblement peu convaincue que la relève ait du répondant. À ses affiliés, qui attendent de voir si l’étiquette syndicale veut encore dire quelque chose. Et surtout au pouvoir, qui n’a même pas pris la peine de le recevoir, qui l’a tout simplement écarté des négociations salariales en lui signifiant, sans détour diplomatique, d’aller voir ailleurs. Un message limpide : vous n’êtes plus une force, juste un héritage qu’on tolère.
Pour répondre à cela, il fallait un geste qui se voie. Trois jours de grève, c’est l’équivalent syndical de taper du poing sur la table, sauf qu’en décrétant cette grève, ses instigateurs n’étaient pas certains si la table va trembler ou si le poing va simplement résonner dans le vide.
Car le problème, c’est que cette grève part avec un déficit d’adhésion difficile à combler, porté par des revendications qui échappent à une partie de l’opinion. Et c’est précisément sur ce terrain que les directions s’appuient pour fragiliser un élan syndical déjà vacillant. Comment dire non à ces clients que l’on nous a appris à bichonner toute l’année ? Comment concilier la discipline professionnelle du quotidien avec l’engagement syndical du moment ?
Pendant ce temps, du côté des directions bancaires, on ne reste pas les bras croisés. Sans le dire frontalement, ce qui serait politiquement maladroit, les incitations à reprendre le travail se multiplient, parfois avec insistance, malgré le mot d’ordre de grève. Une fébrilité qui, paradoxalement, en dit plus long que n’importe quel communiqué : si ce syndicat était réellement perçu comme inoffensif, on ne se donnerait pas tant de mal pour contourner sa grève.
Cette incertitude semble d’ailleurs partagée à tous les niveaux. Ni en face, ni en interne, on ne sait vraiment s’il s’agit d’un sursaut de fermeté ou d’un baroud d’honneur.
Ce flottement trahit l’essentiel : personne ne sait si le syndicat est redevenu une menace crédible ou s’il suffit d’attendre que la tension retombe d’elle-même. De ce flou est née l’une des grèves les plus improvisées de l’histoire sociale du pays. Par sa durée autant que par le profil des travailleurs concernés, elle s’impose comme un test grandeur nature pour l’organisation syndicale.
Celui qu’on disait affaibli retrouve-t-il une capacité de pression réelle ? La réaction aurait-elle été la même face à un syndicat du calibre de celui de Houcine Abassi ?
Cette grève apportera sans doute une partie de la réponse.










