Réunis à Rabat dans le cadre de Technovation 2026, des experts du Maroc, de Tunisie, de Libye et du Sénégal ont appelé à renforcer la souveraineté sanitaire du continent en élaborant des politiques publiques adaptées aux réalités africaines et fondées sur des données scientifiques produites localement.
Lors d’une table ronde consacrée à la souveraineté décisionnelle en matière de politique de santé, les intervenants ont défendu une approche qui ne consiste pas à s’affranchir des recommandations internationales, mais à les adapter aux spécificités épidémiologiques, sociales et économiques de chaque pays.
Pour la Pr Imane Kendili, présidente d’African Global Health, la pandémie de Covid-19 a profondément transformé la place de la santé dans les politiques publiques. « La santé est désormais au cœur des enjeux économiques, climatiques, technologiques et sociaux », a-t-elle souligné, estimant que l’Afrique devait produire ses propres données scientifiques afin de concevoir des réponses adaptées à ses besoins.
Selon elle, la souveraineté sanitaire ne signifie pas l’autarcie, mais la capacité des États à prendre des décisions éclairées à partir de recherches menées sur le continent. Elle a également insisté sur la nécessité de renforcer la coopération entre les pays du Sud et de faire reconnaître davantage l’expertise africaine dans les instances internationales.
Des réponses différentes selon les réalités locales
Les intervenants ont convergé sur un même constat : les priorités sanitaires diffèrent d’un pays à l’autre et rendent impossible l’application uniforme de politiques conçues ailleurs.
Le Pr Mohammed Ben Khayal, chirurgien cardiovasculaire libyen, a expliqué que chaque État devait élaborer ses stratégies en fonction de ses propres données épidémiologiques. Il a cité l’exemple de la Libye, où la tuberculose demeure une priorité de santé publique, contrairement à d’autres pays africains davantage confrontés au paludisme.
Selon lui, la définition des politiques sanitaires doit s’appuyer sur l’analyse des maladies prédominantes, des comportements à risque et des preuves scientifiques disponibles, afin d’adapter les réglementations, les campagnes de prévention ou encore les dispositifs de prise en charge.
Tabagisme : privilégier la réduction des risques
La question du tabac a occupé une place importante dans les échanges.
Le professeur tunisien Amen Allah Ben Mansour, spécialiste en réanimation et président de l’Association tunisienne de traitement des brûlés, a estimé que l’Afrique ne pouvait plus se contenter de constater les conséquences sanitaires du tabagisme.
S’il a rappelé que la prévention devait rester la priorité, il a également plaidé pour l’étude des stratégies de réduction des risques destinées aux personnes qui continuent de fumer.
Le médecin a notamment évoqué les conséquences du tabagisme sur la cicatrisation, en particulier chez les patients souffrant de pied diabétique, un problème de santé publique majeur dans plusieurs pays africains. Selon lui, les alternatives susceptibles de réduire l’exposition aux substances nocives doivent faire l’objet d’une évaluation scientifique rigoureuse.
Il a par ailleurs insisté sur le rôle des experts, appelés à produire des connaissances adaptées aux réalités africaines afin d’éclairer les décisions publiques.
Produire des connaissances africaines
Même constat du côté du Dr Samba Cor Sarr, spécialiste sénégalais de santé publique, pour qui il ne peut y avoir de souveraineté sanitaire sans souveraineté scientifique.
Il a rappelé que la pandémie avait mis en évidence la dépendance du continent à l’égard des capacités de recherche et de production d’autres régions du monde, notamment pour les vaccins et les médicaments.
Selon lui, plusieurs initiatives africaines sont désormais engagées pour développer la production locale de médicaments et renforcer les capacités de recherche, avec le soutien d’institutions continentales telles que les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC).
Passer de la réflexion à l’action
Au terme des échanges, les intervenants ont convergé sur une même idée : la souveraineté sanitaire ne consiste pas à rejeter les connaissances internationales, mais à les compléter par des données scientifiques produites en Afrique afin de bâtir des politiques publiques mieux adaptées aux besoins des populations.
Ils ont également appelé à renforcer la recherche, la formation, la production pharmaceutique et vaccinale, ainsi que les capacités d’analyse des données sanitaires, afin de permettre aux États africains de définir leurs priorités en toute autonomie.
R.B.H










