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Liberté de la presse : journalistes et avocats veulent passer de la solidarité à une action commune

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Par Imen Nouira

    La mobilisation autour de la liberté de la presse se poursuit. Après l’UGTT en début de semaine, c’est le bâtonnier Boubaker Bethabet qui s’est rendu, vendredi 11 septembre 2026, au siège du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). Une visite de solidarité qui intervient alors que le syndicat alerte sur une multiplication des poursuites judiciaires et sécuritaires visant des journalistes et cherche désormais à inscrire les soutiens professionnels dans un cadre de coopération plus structuré.

    Le président du SNJT, Zied Dabbar, a reçu le bâtonnier Boubaker Bethabet en présence de Jihene Louati, membre du bureau exécutif du syndicat. Selon le communiqué publié vendredi par le SNJT, le bâtonnier a exprimé le soutien des avocats aux journalistes emprisonnés ou faisant l’objet de poursuites sécuritaires et judiciaires en lien avec l’exercice de leur métier et leur attachement au droit à l’expression et à la publication.

    Pour les deux parties, cette solidarité ne doit toutefois pas se limiter à une réaction ponctuelle ou à une affaire particulière. Le SNJT rappelle le rôle historiquement joué par les avocats dans la défense des droits et libertés, au-delà de leur propre profession, notamment en matière de liberté d’expression, de liberté de la presse et de droit à un procès équitable.

    De la solidarité à une coordination permanente

    La rencontre a ainsi surtout porté sur les moyens de transformer cette solidarité en une coopération plus régulière entre le SNJT et l’Ordre national des avocats de Tunisie (Onat). Les deux parties ont discuté du renforcement de l’accompagnement juridique du syndicat dans les dossiers relatifs à la liberté de la presse ainsi que d’une meilleure coordination sur les questions touchant aux droits et libertés.

    Elles ont notamment insisté sur la nécessité de mettre en place des mécanismes permanents de coordination et d’accompagnement juridique et en matière de droits humains, afin de renforcer la capacité des deux professions à faire face aux atteintes qu’elles dénoncent et à défendre les droits fondamentaux.

    Cette volonté intervient, selon le SNJT, dans un contexte marqué par une augmentation des affaires impliquant des journalistes devant la justice et par des risques croissants pesant sur la liberté d’expression et l’exercice du métier. Le syndicat dénonce notamment le recours aux poursuites judiciaires et sécuritaires dans des affaires liées à la publication et à l’expression.

    Mais les discussions ne se sont pas limitées aux libertés publiques. Elles ont également porté sur la situation économique et sociale des journalistes et des salariés des médias. Le SNJT pointe la diminution des effectifs journalistiques au sein des entreprises de presse, la précarité de l’emploi, la détérioration des conditions de travail, l’instabilité professionnelle et sociale ainsi que les pressions économiques susceptibles, selon lui, d’affecter l’indépendance des médias et leur capacité à remplir leur mission.

    Pour les deux professions, la défense de la liberté de la presse ne peut ainsi être dissociée de celle des droits économiques et sociaux des journalistes, du droit à un travail décent et de la stabilité professionnelle. Elles considèrent également que l’indépendance du journalisme et celle de la profession d’avocat appartiennent à une même architecture de protection des citoyens contre l’arbitraire et de garantie de leur droit à l’information et à la justice.

    Un « état d’urgence » de la presse en toile de fond

    Cette rencontre intervient dans un climat que le SNJT décrit lui-même comme particulièrement préoccupant. Mardi 8 septembre, lors d’une conférence de presse consacrée à Mohamed Yousfi, Zied Dabbar était allé jusqu’à parler d’un « état d’urgence » de la presse, estimant que la profession était désormais contrainte de fonctionner « en mode de lutte » et de résistance.

    Le président du SNJT avait également averti que tout journaliste pouvait aujourd’hui devenir un potentiel « projet de prisonnier », pour dénoncer les effets des poursuites et des privations de liberté sur l’ensemble de la profession. Il avait surtout élargi l’enjeu au-delà des journalistes eux-mêmes, estimant que la multiplication des pressions risquait, à terme, de compromettre le droit des citoyens à accéder à une information fiable.

    L’affaire Mohamed Yousfi cristallise aujourd’hui une partie de ces inquiétudes. Le rédacteur en chef du média d’investigation Alqatiba avait été interpellé vendredi 4 septembre devant les locaux d’Express FM, où il devait participer à une émission consacrée à la politique de l’eau. Après son placement en garde à vue puis la prolongation de celle-ci, un mandat de dépôt a été émis à son encontre mardi 8 septembre par le juge d’instruction du Pôle judiciaire économique et financier.

    Le journaliste est notamment poursuivi pour des faits qualifiés de « constitution d’une entente en vue de porter atteinte aux personnes et aux biens », « blanchiment d’argent » et « enrichissement illicite ». Une source judiciaire citée par l’agence Tap avait indiqué que l’enquête portait notamment sur des soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent. Sa défense conteste les accusations et les éléments sur lesquels reposent les poursuites.

    Le mandat de dépôt avait été délivré dans des circonstances également contestées par ses avocats. Selon Me Leïla Haddad, l’état de santé de Mohamed Yousfi s’était dégradé au point d’empêcher la poursuite de son interrogatoire. La défense affirme que le mandat de dépôt a néanmoins été émis avant l’achèvement de cet interrogatoire et des plaidoiries.

    Mercredi 9 septembre, seize organisations et associations ont à leur tour appelé à sa libération et à l’abandon des poursuites, estimant que son affaire s’inscrivait dans un contexte plus large de restrictions visant les journalistes, les acteurs de la société civile, les syndicalistes et les opposants.

    Cette mobilisation s’inscrit dans une succession de rapprochements engagés par le SNJT. Lundi 7 septembre, Zied Dabbar avait ainsi reçu le secrétaire général de l’UGTT, Salaheddine Selmi, et son adjoint Slim Bouzidi, pour une rencontre portant notamment sur les poursuites visant les journalistes et la situation des libertés.

    La visite de Boubaker Bethabet marque cependant une étape supplémentaire : au-delà de la solidarité exprimée envers les journalistes poursuivis, le SNJT et l’Onat affichent désormais leur volonté de construire des mécanismes durables de coordination et d’accompagnement juridique. Dans un contexte que le syndicat des journalistes décrit comme de plus en plus contraignant, les deux professions entendent ainsi faire de la défense de leur indépendance, des libertés et des droits fondamentaux un terrain d’action commun.

    I.N.

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