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Il fut un temps, Oussama Romdhani et Abdelwahab Abdallah

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Par Nizar Bahloul

    Certains textes se lisent, d’autres méritent d’être étudiés. La chronique publiée vendredi par Ikhlas Latif, rédactrice en chef de Business News, est de celles que l’on prend le temps d’étudier.

    Elle devrait être donnée à lire dans les écoles de journalisme, mais aussi dans les facultés de sciences politiques et de communication politique. Non parce qu’elle révèle l’existence de propagandistes en Tunisie — il faudrait être singulièrement distrait pour ne pas les avoir remarqués — mais parce qu’elle démonte leur mécanique.

    L’un écrit le long texte donnant à l’accusation l’apparence d’une enquête. L’autre produit la petite phrase assassine. Un troisième fabrique l’image. Un quatrième tourne la vidéo. Puis arrivent les comptes anonymes, les commentaires, les partages et les mêmes éléments de langage répétés jusqu’à transformer une accusation en évidence.

    La semaine dernière en a offert trois démonstrations presque académiques : Ghazi Mrabet, Mohamed Yousfi et cette affaire de mœurs dont des procès-verbaux d’audition, théoriquement confidentiels, se sont retrouvés étalés sur les réseaux sociaux.

    Mme Latif a expliqué comment fonctionne la machine. Reste une question : comment en sommes-nous arrivés là ?

    Quand la propagande était une administration

    Comparer avec Ben Ali exige une précaution préalable : Ben Ali dirigeait une dictature. Les élections étaient verrouillées, la presse censurée, les opposants surveillés et les prisons remplies de prisonniers politiques, essentiellement islamistes, mais pas seulement.

    Des journalistes ont également été emprisonnés. Sihem Bensedrine, Slim Boukhdir, Taoufik Ben Brik, Fahem Boukadous et d’autres ont payé personnellement leur opposition au régime. La censure était systématique et les consignes pouvaient venir directement de Carthage, de l’ATCE ou du ministère de la Communication.

    Il ne s’agit donc certainement pas de fabriquer aujourd’hui un âge d’or de la liberté sous Ben Ali.

    Mais ce régime déchu avait une particularité : sa propagande était administrée par des professionnels du pouvoir.

    Deux hommes en incarnaient largement la mécanique : Abdelwahab Abdallah et Oussama Romdhani.

    M. Romdhani dirigeait l’Agence tunisienne de communication extérieure. L’ATCE utilisait notamment la publicité publique comme instrument de contrôle économique. Plus un média était docile, plus la manne était généreuse. Le Renouveau, organe du RCD, était naturellement parmi les mieux servis. Les moins enthousiastes recevaient moins.

    C’était pervers, antidémocratique et profondément malsain. Mais le système avait compris quelque chose : il fallait généralement maintenir le média en vie pour pouvoir le tenir en laisse.

    Abdelwahab Abdallah s’occupait davantage de la laisse politique. Les patrons de presse connaissaient ses coups de téléphone, les lignes rouges et les rappels à l’ordre.

    Il existait évidemment un caniveau. Le tabloïd El Hadath d’Abdelaziz Jeridi en constituait la caricature. On y salissait les opposants avec une violence qui préfigurait parfois ce que nous observons aujourd’hui.

    L’histoire a d’ailleurs réservé une leçon cruelle à ceux qui avaient choisi cette voie : après la révolution, Abdelaziz Jeridi s’est retrouvé face à Sihem Bensedrine, qu’il avait si longtemps traînée dans la boue, et lui a présenté ses excuses, en pleurs, en direct à la télévision. Le régime qu’il avait servi avait disparu ; les injures, elles, étaient restées.

    Mais le caniveau restait le caniveau.

    Il n’était pas devenu l’ensemble du système.

    De la laisse à l’asphyxie

    La différence avec aujourd’hui est saisissante.

    L’ancien régime utilisait l’argent public pour récompenser ou punir. Le régime actuel n’a même plus besoin de cette sophistication avec une partie de la presse indépendante : il suffit de couper le robinet.

    Les médias classiques critiques du pouvoir sont totalement interdits de publicité publique ou annonces légales. Quant aux médias alternatifs travaillant notamment grâce à des financements internationaux, leurs ressources deviennent elles-mêmes matière à suspicion, à enquêtes fiscales ou judiciaires et à campagnes les présentant comme les agents d’intérêts étrangers.

    Le financement n’est plus seulement une question comptable. Il devient une accusation politique.

    Le phénomène dépasse d’ailleurs les médias : Human Rights Watch documente depuis 2024 la multiplication d’enquêtes financières et pénales visant des organisations de la société civile bénéficiant notamment de financements étrangers.

    On est ainsi passé d’un système qui disait au média : « obéis et tu vivras mieux », à un environnement où le message est devenu : « critique et débrouille-toi pour survivre ».

    Mais le plus spectaculaire n’est même pas là. C’est ce qui accompagne cette asphyxie.

    Les nouveaux sous-traitants

    Sous Ben Ali, Abdelwahab Abdallah et Oussama Romdhani se comportaient comme des hommes d’État au service d’un régime autoritaire. La nuance est importante. Ils savaient ce qu’était un État, une institution, une stratégie politique et une limite.

    Après la révolution, Abdelwahab Abdallah a disparu de la scène publique. Oussama Romdhani a poursuivi des activités professionnelles à l’étranger, mais a lui aussi disparu de la scène politique tunisienne. Ils avaient défendu un régime. Ce régime était tombé. Ils ont alors eu cette élégance, devenue rare en politique, de savoir perdre et de quitter la scène. Ils n’ont pas entrepris de reconquérir quotidiennement Facebook pour insulter ceux qui avaient gagné.

    Regardons maintenant une partie des propagandistes actuels.

    On y trouve un présentateur multirécidiviste, déjà condamné pour escroquerie et qui a connu la prison ; un patron de télévision laissant derrière lui des employés lésés, jusqu’à sa femme de ménage, selon leurs témoignages publics ; un chroniqueur farouchement opposé en 2019 à Kaïs Saïed avant d’en devenir l’un des défenseurs les plus zélés ; un enseignant poursuivi dans plusieurs affaires de diffamation et d’injures ; son frère tout aussi propagandiste est visé par des plaintes pour racket et extorsion ; un autre, passé lui aussi par la prison, qui s’est fait une spécialité du lynchage des médias et des opposants ; en plus de dizaines d’anonymes vulgaires et de centaines de robots nauséabonds. Il faut évidemment distinguer ce qui a été jugé de ce qui ne l’a pas encore été. Mais encore faudrait-il que ce qui ne l’a pas été puisse l’être un jour : les plaintes s’accumulent, les témoignages existent et les dossiers semblent dormir dans les tiroirs. L’immunité dont certains propagandistes paraissent bénéficier aujourd’hui est peut-être totale, mais elle est aussi éphémère.

    Je ne cite personne.

    Ils se reconnaîtront.

    Leurs victimes aussi.

    Et c’est là que la propagande change de nature. On ne cherche plus seulement à défendre une politique ou à imposer un récit. On fouille dans les vies privées, on publie des documents judiciaires, on insinue, on humilie, on transforme le contradicteur en traître, en vendu, en dépravé ou en criminel.

    Le débat politique descend au caniveau et, surtout, il entraîne l’État avec lui.

    Ce qu’un régime tolère finit par lui ressembler

    La politologue et journaliste allemande (naturalisée américaine) Hannah Arendt écrivait dans Truth and Politics que « la liberté d’opinion est une farce si l’information factuelle n’est pas garantie et si les faits eux-mêmes sont contestés ». Elle distinguait précisément l’opinion, parfaitement légitime en politique, de la destruction du fait qui rend tout débat impossible.

    C’est exactement ce qui est en jeu.

    Mohamed Yousfi n’est plus seulement un journaliste faisant l’objet d’une procédure judiciaire : on fabrique autour de lui le récit du financement étranger. Ghazi Mrabet n’est plus un avocat bénéficiant comme tout justiciable de la présomption d’innocence : le tribunal Facebook instruit, juge et condamne avant le vrai tribunal.

    Et lorsqu’un procès-verbal d’une affaire de mœurs fuit, la question fondamentale — qui a sorti ce document confidentiel et pourquoi ? — disparaît derrière les noms, le sexe et le voyeurisme.

    Ces propagandistes pensent défendre Kaïs Saïed.

    Ils lui rendent probablement le pire des services.

    Un régime n’est pas seulement jugé sur les discours de son président. Il est également jugé sur ceux qui parlent quotidiennement en sa faveur, sur les méthodes qu’ils emploient et sur ce qu’on les laisse faire.

    Abdelwahab Abdallah et Oussama Romdhani ont servi une dictature. L’histoire l’a jugée et ils en portent leur part de responsabilité. Il n’est pas question de les réhabiliter.

    Mais même cette propagande-là avait une hiérarchie, une stratégie et des limites.

    Aujourd’hui, certains semblent penser qu’aimer le président dispense d’avoir des limites.

    Ils devraient comprendre une chose très simple : à force de jeter de la boue sur tous les adversaires du régime, la boue finit toujours par éclabousser le régime lui-même.

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